États-membres/Identité, Culture et Échange

Comment créer une identité européenne ?

Opération “Europe à l’école” franco-allemande (Jeunes Européens Strasbourg / JE Baden-Württemberg) (Photo JE-Strasbourg)

 

Réagir à une perte de confiance
Le dernier sondage Eurobaromètre montre qu’en moyenne, dans l’Union Européenne, les citoyens continuent d’avoir davantage confiance en l’UE que dans les institutions nationales (le Parlement et le gouvernement). Cependant, depuis l’automne 2009, une tendance inquiétante se dessine, avec une perte de confiance importante en 2 ans : environ 30% de personnes en moins font confiance à l’UE. La proportion de ceux qui ont une image positive de l’UE a baissé dans les mêmes proportions (de 48% à 31%), alors que le pourcentage de personnes ayant une image négative de l’UE est passé de 15% à 26%. Enfin, cette baisse de confiance touche toutes les institutions, même si le Parlement Européen est un peu moins touché que la Commission ou le Conseil.
Certes, cette perte de confiance des citoyens ne concerne pas que l’UE, puisque les institutions nationales pâtissent de baisses similaires, mais elle montre qu’en ces temps de crise, l’intégration européenne n’est pas forcément perçue comme une solution. Le fait d’avoir des institutions communes (il existe 7 institutions européennes, depuis le Traité de Lisbonne) et une monnaie commune ne suffit pas à créer un lien suffisamment fort entre les citoyens et l’UE.

Comment créer une identité européenne, un sentiment d’appartenance commun ? Ce n’est pas la première fois (ni la dernière…) que cette question est posée. Je me propose ici d’articuler la solution autour de trois mots-clés fondamentaux qui me paraissent comme autant d’étapes sur la route de l’émergence d’une véritable identité européenne : expliquer, échanger et partager.

Expliquer
Expliquer est essentiel, car comment adhérer à quelque chose que l’on ne comprend pas ?

La pédagogie est une vertu régulièrement invoquée par les hommes et femmes politiques, qui doivent justifier et expliquer leurs choix aux électeurs, s’ils ne veulent pas se couper de l’« opinion publique ». Cet effort de pédagogie doit également bénéficier à l’intégration européenne, aux politiques communes décidées, non pas par « Bruxelles » comme voudraient le faire croire certains, mais bien dans le cadre d’une procédure démocratique impliquant le Parlement Européen et le Conseil (qui rassemble les ministres des 27 Etats membres).

Deux types d’acteurs me paraissent avoir une importance particulière dans ce cadre : les médias et le monde éducatif. En effet, tous deux ont idéalement pour fonction de contribuer à la réflexion et à la formation d’un esprit critique et averti.

En ce qui concerne les médias, leur public est extrêmement large, en raison de la diversité même des médias (télévision, radio, presse écrite, Internet). D’ailleurs, en rédigeant cet article et en le publiant sur Internet, je participe aussi au travail d’information médiatique ! Il a été longtemps reproché aux médias de ne pas parler assez d’Europe. Cela est confirmé, entre autres, quand l’on compare le temps consacré par les principaux médias à une campagne électorale nationale, telle que les élections présidentielles en France, et le temps consacré aux élections européennes (bien inférieur). Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui cette critique soit encore valable ; en effet, avec la crise de la dette souveraine des Etats (NB : ce n’est pas une crise de l’Euro !), les médias parlent très régulièrement de l’UE et de l’Euro. Se pose donc un nouveau problème, non moins important que le précédent : les médias « de masse » parlent (trop) souvent de ce qui ne va pas en Europe et pas assez de ce qui fonctionne bien, par exemple les 25 ans du programme Erasmus qui a permis à près de trois millions d’étudiants et d’enseignants d’effectuer un séjour à l’étranger (nous y reviendrons un peu plus loin, lorsque nous aborderons l’importance d’« échanger »).

Avant cela, intéressons-nous d’abord au second acteur au rôle d’explication, de pédagogie, particulièrement important : le monde éducatif. En effet, si l’école a joué un rôle essentiel au XIXème siècle dans la création de la Nation, en France, pourquoi ne pas imaginer qu’elle joue un rôle similaire dans l’émergence d’un sentiment identitaire européen. Il ne s’agit pas de supprimer l’identité nationale (ou régionale, etc.), mais d’ajouter une dimension européenne à l’identité de chaque enfant, de chaque futur citoyen ! Cela passerait notamment par des matières comme les lettres, la philosophie, l’histoire et la géographie. Les élèves pourraient ainsi se forger une véritable culture européenne, en lisant non seulement Rabelais, Voltaire, ou encore Rousseau, mais aussi Dante, Shakespeare et Kant. Ils n’apprendraient plus seulement l’Histoire de France, mais aussi les grandes dates de l’histoire de l’Europe et des pays voisins – d’ailleurs, dans une large mesure, il serait possible de combiner les grands moments de l’Histoire française et de l’Histoire d’autres pays européens, puisque pendant des siècles, l’Histoire européenne a été faite de guerres. Quant à l’apprentissage de la construction européenne et du fonctionnement des institutions de l’UE, il s’agit d’un savoir fondamental qui serait un socle commun idéal à tous les jeunes dans l’UE.

Toujours dans le cadre éducatif, je mentionne le programme « Europe à l’école » des Jeunes Européens (je suis membre de la section de Strasbourg), qui est soutenu par le Ministère de l’Education Nationale, en France. Ce programme fait intervenir des étudiants nationaux et étrangers dans des écoles, collèges et lycées pour parler de l’UE aux jeunes d’une façon pédagogique et ludique, afin de les sensibiliser à l’importance de l’intégration européenne dans leur quotidien et dans leur vie de futurs citoyens. L’engagement associatif permet donc également d’expliquer l’Europe.

« Expliquer » n’est toutefois qu’un premier pas insuffisant à lui seul pour créer une identité européenne ; il faut également « échanger ».

Echanger
Ici aussi, l’éducation est concernée au premier chef. Avant d’aborder la question des programmes d’échanges mis en place par l’UE, soulignons l’importance de l’apprentissage de langues étrangères. En effet, comment échanger si l’on ne comprend pas l’autre et si l’on ne parvient pas à être compris par lui/elle ? Il est donc vital que l’Education Nationale promeuve l’apprentissage progressif de plusieurs langues, afin que chaque élève parle et comprenne bien – il ne s’agit pas nécessairement d’être parfaitement bilingue – au moins deux langues étrangères (dont l’anglais). Ce n’est d’ailleurs pas seulement une nécessité en matière d’identité européenne, mais c’est également un impératif pour pouvoir s’adapter à la mondialisation et à des échanges (commerciaux, mais aussi culturels) toujours croissants.

L’échange passe aussi par la rencontre avec l’autre. Cela a été compris très tôt, puisque le programme d’échange le plus connu, le programme Erasmus, a été mis en place dès 1987.

Erasmus van Rotterdam, qui donna son nom au fabuleux programme d’échange des étudiants (Flickr)

Ce n’est toutefois pas le seul programme. Il est également important de mentionner les programmes Comenius (qui permet la coopération et les échanges entre établissements scolaires de toute l’Europe, depuis la maternelle jusqu’au lycée), Grundtvig (qui encourage les échanges dans le cadre de l’éducation pour adultes) et, enfin, Leonardo da Vinci ( qui permet aux personnes qui le désirent d’acquérir une formation professionnelle à l’étranger).

Le titre d’une conférence organisée par la Commission Européenne à l’occasion du 25ème anniversaire du programme Erasmus – « Erasmus : changer les vies, ouvrir les esprits depuis 25 ans » – montre bien le rôle des échanges dans l’ouverture à l’autre, préalable inconditionnel à la formation d’une identité européenne. La Commission Européenne a récemment proposé de rassembler les divers programmes existants en un seul, qui serait nommé « Erasmus pour tous ». L’objectif est que 5 millions de personnes (dont 3 millions d’étudiants de l’enseignement supérieur ou professionnel) puissent aller étudier ou se former à l’étranger. Enfin, pour créer une identité commune, un sentiment d’appartenance commun à l’UE, il faut partager.

Partager
Jean Monnet disait vouloir créer une « solidarité de fait » entre les peuples européens, afin d’éviter une nouvelle guerre. La solidarité est une forme de partage ; d’ailleurs, nous le constatons encore aujourd’hui, avec les plans de sauvetage de certains pays européens qui sont une expression de solidarité.

Toutefois, dans cette dernière partie, nous allons nous concentrer sur le partage d’éléments similaires à ceux qui ont permis la création des Nations dans les divers pays qui composent l’UE aujourd’hui. Il s’agit notamment de valeurs communes, de symboles et de la citoyenneté.

Les valeurs communes figurent à l’article 2 du Traité sur l’Union Européenne (TUE) : « L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes. »

Par ailleurs, la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne est entrée en vigueur en même temps que le Traité de Lisbonne et a valeur égale à celle des Traités. Elle rassemble des droits inspirés des traditions constitutionnelles communes aux Etats membres et de la Convention Européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales. La Charte est le premier texte à rassembler à la fois des droits civils et politiques (« droits libertés ») et des droits économiques et sociaux (« droits créances »), au sein de 6 titres : Dignité, Libertés, Egalité, Solidarité, Citoyenneté et Justice.

Ces valeurs sont également une condition préalable à l’adhésion à l’Union Européenne.

Ensuite, l’UE dispose également de symboles, qui avaient été intégrés dans le Traité établissant une Constitution pour l’Europe (TECE), mais le rejet de ce dernier par les Français et les Néerlandais en mai et juin 2005 a conduit à les retirer du Traité de Lisbonne, puisque c’est prétendument à cause des éléments de nature constitutionnelle que les Français se seraient opposés au TECE. Pour autant, diffuser la connaissance de ces symboles me semble être un facteur important pour créer un sentiment d’appartenance, car ils sont faciles à retenir (tout comme les symboles nationaux).

Ces symboles européens sont le drapeau européen, l’hymne européen (l’Ode à la joie, tirée de la 9ème symphonie de Beethoven), la journée de l’Europe (le 9 mai – à cet égard, il serait souhaitable que le 9 mai devienne un jour férié dans toute l’Europe, ce qui attirerait l’attention des citoyens sur cette fête) et la devise de l’UE (« Unis dans la diversité »).

On pourrait également citer l’Euro, car la monnaie est considérée par certains comme un symbole. Une monnaie commune est une magnifique illustration de la « solidarité de fait » prônée par Jean Monnet.

Enfin, terminons par la citoyenneté, historiquement très liée à la nationalité. En effet, pendant très longtemps, le droit de vote était réservé aux ressortissants de l’Etat et n’était pas ouvert aux résidents étrangers.

C’est le Traité de Maastricht (signé 1992, entré en vigueur le 01.11.1993) qui a créé la citoyenneté européenne qui, rappelons-le, ne substitue pas, mais s’ajoute à la citoyenneté nationale ! D’ailleurs, la possession de la citoyenneté européenne reste pour l’instant conditionnée à la possession de la citoyenneté de l’un des Etats membres de l’UE (et il me paraît difficile de dissocier les deux à court terme ; d’ailleurs serait-ce nécessaire pour créer une identité européenne ?). Cette citoyenneté européenne permet aux ressortissants d’un Etat membre qui résident dans un autre Etat membre de voter aux élections municipales et européennes dans son Etat de résidence, sous réserve de certaines conditions (disposer du droit de vote et une certaine durée de résidence). Ce droit de participer aux choix de la communauté est l’une des avancées les plus importantes réalisées dans le cadre de la construction européenne et doit symboliser une intégration réussie.

Malheureusement, le pourcentage d’Européens usant de ce droit reste très faible, pour l’instant. De même, le taux de participation aux élections européenne n’atteint même plus, en moyenne dans l’UE, la barre des 50%. Il est dommage que les citoyens ne saisissent pas cette opportunité, mais cela prouve sans doute la nécessité d’une véritable identité européenne.

L’identité européenne existe, il reste à la diffuser
En conclusion, je me permettrai d’invoquer mon expérience personnelle. J’ai effectué quasiment toute ma scolarité à l’Ecole Européenne de Luxembourg, où des enfants venant de tous les Etats membres sont répartis en une vingtaine de sections linguistiques et établissent un véritable « melting pot » européen. L’apprentissage de la 1ère  langue étrangère commence dès l’âge de 6 ans. Au secondaire, à partir d’un certain âge, les cours d’histoire et de géographie sont enseignés dans cette 1ère langue étrangère, ce qui fait que les élèves sont sensibilisés à l’histoire d’autres Etats européens aussi. Ces éléments, parmi d’autres encore, contribuent à créer un sentiment unique d’appartenance commune européenne, d’identité européenne. Bien sûr, il n’est matériellement pas possible de répliquer le modèle des Ecoles Européennes partout, mais ce modèle peut servir de source d’inspiration aux politiques d’éducation nationales, et surtout, il montre qu’il existe une véritable identité européenne, pour peu que l’on veuille bien mettre en place les outils nécessaires pour son développement.

Pierre-Antoine KLETHI 

Publicités

2 réflexions sur “Comment créer une identité européenne ?

  1. Pingback: Les Ecoles Européennes : pour des citoyens européens | Au Café de l'Europe

  2. Pingback: L’identité européenne, l’un des fondements de l’union politique | Au Café de l'Europe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s