États non-membres/États-membres

La lancinante histoire du rejet de la Turquie par l’Europe


Le 31 juillet 1959, en vertu de l’article 238 du traité de Rome, le premier ministre Turc adresse à la Communauté Economique Européenne une demande d’association politique. Celle-ci donne lieu aux accords d’Ankara du 12 septembre 1963, premier pas vers les démarches d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Depuis, quarante cinq ans se sont écoulés et la Turquie a toujours un statut de candidat. Le processus d’adhésion est lent et semé d’embuches : l’Europe  ne dit pas non franchement, et son « oui » timide ressemble à un refus implicite.

En fait, l’hésitation européenne  est le fruit d’un long passé, où se mêlent imaginaire, guerres de religions et peur de l’Autre. La Turquie n’a jamais vraiment été acceptée par la communauté européenne, et ce depuis le Moyen Age…

Sans analyser les rapports récents entre l’Union et la Turquie, plongeons-nous dans l’histoire de la mise à l’écart du Turc.

Le Moyen Age : l’Europe carolingienne et le Sarrasin

Au Moyen Age, l’Europe ne forme pas encore une entité, mais commence à s’unir idéologiquement par le biais du christianisme, et du Saint Empire Romain. En se voulant universelle, la religion chrétienne médiévale est pourtant exclusive et prosélytique. Si le Pape s’accorde des droits sur l’ensemble de l’humanité en prétextant vouloir protéger la foi chrétienne, il est également un homme politique qui combat la différence, et cherche à convertir et à étendre son territoire. L’islam, en tant que religion monothéiste concurrente, surgit alors comme une menace médiévale.

L’agressivité de la foi chrétienne et la mission dont elle se sent investie mènent aux Croisades, durant lesquelles  des tentatives sont mises en œuvre pour délivrer les villes saintes des mécréants. Au cours des six croisades qui ont lieu au Moyen Age, Le Turc et l’Européen se rencontrent pour la première fois. Le Sarrasin est alors représenté comme un guerrier impitoyable, non seulement à cause de ses faits d’armes, mais aussi parce que la diabolisation de l’ennemi est utilisée à des fins de propagande.  Toutefois, ce premier contact permet à l’Occident de revoir ses stéréotypes : d’infidèle, le Sarrasin devient Musulman, ce qui représente une étape importante dans la vision européenne du Turc.

De la Renaissance à Westphalie : L’Europe des Etats Modernes et l’Empire Ottoman

Au XIV e siècle émerge un nouveau pouvoir Turc, en marge des centres Seldjoukides gouvernants alors en Iran et en Anatolie : la principauté d’Osman, qui se développe au fil des siècles jusqu’à devenir l’Empire Ottoman. La figure du Sarrasin se transforme en celle, plus menaçante du Turc Ottoman. Ce dernier n’est pas la première figure de la diversité que l’Europe, puissance coloniale, rencontre. Pourtant, en raison de la proximité géographique,  des prouesses militaires de l’Empire Ottoman, et finalement, de la similitude des religions musulmane et chrétienne (qui sont monothéiques, exclusives, et conquérantes), le Turc n’est pas vu de la manière que les peuples colonisés. A l’inverse de ceux-ci, le Turc, pourtant considéré comme inférieur, n’est pas vassalisé : il a donc un statut d’ennemi.

Le développement, l’organisation, mais surtout les conquêtes ottomanes effraient le monde chrétien. Sous la pression de l’assaut ottoman, les Etats européens tentent de se rapprocher les uns des autres. C’est même à cette période que le terme « Europe » commence à être utilisé fréquemment et prend de l’importance  puisqu’il permet à la fois de fédérer, et de se différencier de l’adversaire. Le rôle du Turc dans la formation de l’Europe est souligné par exemple par le Conseil œcuménique de Florence-Ferrara, qui se tient de 1438 à 1445. Celui-ci réunit les Eglises latine et grecque dans le but de mettre un terme au schisme qui les sépare, pour mieux contrer les Turcs, alors à la porte de Constantinople. Ce conseil est un échec, et la prise de Constantinople – capitale de l’Empire byzantin vacillant, par les Ottomans est un choc pour la chrétienté.

Le Siège de Constantinople de 1453 – miniature réalisée à Lille en 1455 (manuscrit de Bertrandon de la Broquière, BNF, MS fr. 9087, f. 207v).

La menace turque permet de renforcer les solidarités européennes, car elle est conçue comme une force pernicieuse envoyée par Dieu pour punir les Etats européens : le moyen d’y remédier serait de s’unir, de se repentir, et de défendre la foi chrétienne. La période post-1453 se traduit donc par un regain de la papauté, et par la préparation d’une nouvelle Croisade. Pie II (qui exerce la fonction de Pape de 1458 à 1464) déclare « une inévitable guerre contre les Turcs nous menace.  A moins que nous ne prenions les armes et partons en guerre contre l’ennemi, nous pensons que c’en est fini de la religion ». La littérature européenne s’emploie alors à donner au Turc les caractéristiques de l’ennemi, en utilisant les représentations médiévales et pré-médiévales (des Grecs Anciens qui craignaient les invasions barbares (Hésiode, Xénophon, Hérodote), aux croisés).

 Malgré cette composante primordiale dans les discours, la religion n’est pourtant plus l’élément déterminant de l’opposition Europe-Empire Ottoman à la fin du XIV e Siècle. Pour Maxime Rodinson, l’appel à la croisade n’est plus fédérateur, et les dirigeants européens ne l’envisagent plus puisque celle-ci nuit à leur intérêt national. Cette période voit en effet la « raison d’Etat » primer sur les impératifs religieux : le Turc apparait alors comme un danger séculaire et culturel. La Renaissance complexifie les rapports entre Europe et la Sublime Porte, puisqu’aux compétitions militaires et idéologiques s’ajoutent les compétitions politiques et sociales : les Européens perçoivent cela comme la dernière phase de l’assaut de l’Islam sur la Chrétienté.

Le pragmatisme politique pousse également les Etats européens à composer avec l’ennemi : alors même que les coalitions contre l’Empire Ottoman se multiplient sur le continent européen (c’est l’un des outils diplomatiques les plus exploité jusqu’à la mort de Mehmet II, en 1481), les Sultans s’impliquent dans les conflits européens. Entre 1495 et 1502, le Sultan Bayezit II soutient les cités-Etats de Milan et Naples contre l’alliance franco-vénitienne, par exemple. En parallèle, les premiers liens diplomatiques entre l’Europe et l’Empire ottoman apparaissent pendant la huitième guerre d’Italie (en 1536), lorsque François Ier passe une alliance avec l’Empire ottoman pour contrer Charles Quint; les relations franco-ottomanes resteront amicales après la Paix de Nice.  En 1558, Elisabeth I déclare même qu’une alliance entre monothéistes est préférable à une alliance avec les catholiques indignes et mécréants (l’attaque vise Philippe II d’Espagne).

 Pourtant, de manière contradictoire, L’Empire Ottoman n’est toujours pas accepté comme un membre de la communauté des Etats.

Le Turc ottoman et le système des Etats modernes

Cent ans plus tard, la relation avec l’Empire Ottoman évolue encore, en raison de la réorganisation de l’Europe, suite au Congrès de Westphalie de 1648 (qui met fin à la guerre de 30 ans, et annonce l’Europe territoriale moderne. À l’idée d’unité du monde chrétien se substitue celle d’un système d’États indépendants, avec leurs spécificités culturelles propres. La conception de l’Etat change en Europe, se rationalise, et se différencie vraiment de l’organisation politique musulmane, où Dieu est à la source de tout pouvoir. L’essence chrétienne de l’Europe n’est pas remise en question, mais ce n’est plus une composante primordiale.

L’Europe des Etats ne veut inclure l’Empire ottoman dans ses organisations que s’il renonce à l’Islam (selon Lewis). Pour les Européens, l’Empire Ottoman ne concorde pas avec la nouvelle conception de l’Etat, et avec le système occidental.

De plus, au XVIIIe siècle, après le traumatisme des guerres de religion, des idées de fédération d’Europe apparaissent,  pour créer un état de paix en se basant sur le droit. Naissent alors des définitions d’ensemble pour l’Europe qui systématiquement rejettent le Turc : selon Edmund Burke, l’Europe a en commun un système monarchique, la religion chrétienne, l’héritage légal romain, et de vieux principes féodaux germaniques. Des juristes s’appliquent à transposer les principes proeuropéens dans le droit,  ce qui délimite les frontières de l’Europe intellectuellement parlant. L’Empire ottoman est mis à l’écart, car on considère qu’il n’est pas à la hauteur de ces normes (ce qui semble évident, puisqu’elles ont été construites pour être exclusivement européennes.) Dès lors, il est demandé au Turc de s’européaniser s’il veut perpétuer ses échanges avec l’Europe, et il doit s’adapter. Ainsi, en 1839 il consacre le droit à la sécurité et à la vie, érige le code pénal, reconnait le principe d’égalité des religions, et la première constitution ottomane apparait en 1876.

Or, à cette époque, au XVIII et XIX e S, les Ottomans sont conscients  de leur faiblesse et cherchent à contracter des alliances avec l’Europe : ils doivent alors se conformer à des principes et des modes de fonctionnement diplomatiques européens (Selim III adopte le système des ambassades en 1793, par exemple). La « question d’Orient » apparait en Europe, à une période où le déclin de l’Empire ottoman est de plus en plus marqué : ce dernier donne en effet des signes trop visibles de ses difficultés économiques et militaires, ce qui le décrédibilise sur la scène internationale. Il accorde en effet des concessions de plus en plus importantes (comme lors de la paix de küçük kaynarca en 1774, où la Russie obtient la Crimée, des droits sur la Mer Noire, un consul à Constantinople, et des relations avec les chrétiens minoritaires).

 

L’affaiblissement ottoman est tel que Nicolas I le compare à un « Homme malade d’Europe […], un homme tombant dans la décrépitude ». L’appartenance à l’Europe n’est accordée que de manière sémantique à l’Empire ottoman que l’on ne craint plus, et qu’on a déjà enterré.

De « L’homme malade » au Jeune Turc : du XIXe Siècle aux années 1950

Pourtant, la question de l’appartenance de la Turquie au concert européen fait encore débat au XIX e Siècle : comme en atteste les hésitations du politicien anglais Richard Cobden : « D’après quel principe la Turquie est membre de ce système Européen ? Les Turcs ne seront acceptés par personne pour former un sous ensemble dans cette ‘union’ » (cité dans Gulick [1955] 1967 : 16).

Finalement, le traité de Paris de 1856 marque l’entrée de la Turquie dans le système d’Etats européens, sans que, pourtant, une égalité entre la nouvelle venue et l’ensemble ne soit entérinée. En effet, les juristes internationaux du XIX e siècle s’accordent à mettre la Turquie à part, puisqu’ils soutiennent que les lois internationales ne peuvent pas s’appliquer en dehors des frontières géographiques de l’Europe. Pour Gerrit Gong, ils créent petit à petit un « standard de civilisation » mettant à part la Turquie : il comprend la protection des droits internationaux (la vie, la dignité, la liberté de mouvement, de commerce, de religion), une bureaucratie organisée et efficace, un système juridique égalitaire, un Code civil, une adhésion aux lois internationales et au système diplomatique, adhésion à un système international prohibant des pratiques perçues comme non civilisées (l’esclavage, la polygamie…).

Les révolutions de 1908 et la première guerre mondiale concourent à faire de la Turquie un Etat moderne dans le sens européen du terme. L’ennemi d’hier devient un semblable, et même plus ; l’entrée de la Turquie dans le Conseil de l’Europe le 9 août 1949 et dans l’OTAN le 8 février 1952 en fait un allié. D’homme  malade, le Turc devient Jeune homme, vigoureux, et nécessaire. De plus, la période de guerre froide relaie le rôle d’Autre à l’Union Soviétique.

Mais, et l’Europe et la Turquie continuent de porter les marques de leur histoire. Les représentations actuelles de la Turquie sont le fruit de celles qui ont émergés les siècles précédents, et qui sont toujours prégnantes. Il convient donc de replacer la volonté de la Turquie d’intégrer l’Union européenne dans ce contexte, comme parachèvement historique, pour mieux comprendre les débats actuels, mais aussi nos impressions, empruntes d’idées-reçues et stéréotypes qui sont nés à des époques variables.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s