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Les relations Turquie-UE : le bilan de l’année 2011

Visite du Président Gül en Allemangne en septembre 2011. 

Lors de sa visite en Allemagne en septembre 2011, le Président de la république turque, Abdullah Gül a fait part de la position turque vis-à-vis de l’Union européenne : « La Turquie ne sera pas en mesure de rejoindre l’UE si un des membres de l’Union décide que l’accession de la Turquie est un fardeau trop lourd. La Turquie respectera une telle décision. Mais, en fait, peut-être que quand ce jour arrivera, le peuple turc ne désirera plus faire partie de l’UE ». Le projet européen séduit donc toujours les hommes politiques turcs, mais l’attente trop longue les pousse à considérer d’autres options…

En fait, la réticence européenne pourrait affecter vraiment la motivation turque, comme en atteste le bilan des négociations Turquie-Union européenne de 2011. Jean Marcou qualifie en effet d’« année blanche » cette année 2011, pour souligner un gel inhabituel des négociations ; ce serait même pour lui la première fois qu’a lieu une telle stagnation depuis que le processus de négociation est entamé (en 2005).

Est-ce les difficultés de l’Union européenne, qui rendent celle-ci moins attractive et soulèvent les interrogations turques ? Où en est la Turquie envers les critères de Copenhague ? Quelles sont les relations de la Turquie avec ses voisins, désormais membres de l’Union ?

Le degré d’attraction de l’Union européenne reste constant

En juin 1958, lorsque la Turquie fait sa demande d’association à l’Union, le pays est dans une situation difficile. Le principal attrait d’Ankara  pour la CEE est inévitablement économique : le gouvernement Menderes souhaite profiter du marché commun pour sortir de l’impasse.

Ironie du sort ; en 2011, le Jeune Turc affiche un taux de croissance à deux chiffres alors que l’Union sombre dans une crise qui remet en question son existence même : en cinquante ans, les rôles se sont inversés. Avec ses 75 millions d’habitants, son PIB annuel de 1105 milliards de dollars, son commerce extérieur dépassant les 134 milliards de dollars, alors que son déficit public se maintient à 1,4% du PIB, la Turquie est théoriquement en position de force dans les négociations pour entrer dans la zone euro. Lors de la réunion du G20 à Cannes, en septembre 2011, Recep Tayyip Erdoğan souligne ce décalage, désormais à son avantage : «  La Turquie a montré comment la croissance et la discipline budgétaire peuvent être réussie en même temps…  »

L’actuelle désagrégation de l’Union européenne sur le plan politique mais surtout économique et financier n’affecte pas la volonté de la Turquie d’en faire part. En atteste l’existence d’un ministre des  Affaires européennes également « négociateur en chef pour l’adhésion de la Turquie à l’UE» au sein du gouvernement turc (fonction qu’exerce actuellement  Egemen Bağış). Les termes de ce dernier sont en ce sens explicites : « Devenir membre à part entière de l’Union européenne est le principal objectif de la Turquie ». L’intérêt politique et de démocratisation est en effet constant, et est un véritable leitmotiv dans les discours.


« Un avenir sûrement commun » pour l’UE  et la Turquie, d’après cette affiche du ministère des Affaires européennes. Istanbul, 2011. Photo prise par Estelle Delaine.

Voir aussi le site officiel du ministère pré-cité (en anglais)


La Turquie et les critères de Copenhague en 2011

En juin 1993, l’Union européenne complique son processus d’adhésion, puisqu’aux conditions de fond décrites par l’article 49 du Traité sur l’Union Européenne (être un Etat, qui plus est européen et respectueux des valeurs de la communauté) s’ajoutent les critères de Copenhague. Ceux-ci comportent trois volets : la nécessité d’un Etat de droit démocratique stable, d’une économie de marché viable, et d’une garantie du respect de l’acquis européen. C’est le premier critère qui finalement fait défaut à la Turquie : mais la cette dernière travaille pour parvenir aux standards européens. Egemen Bağış a en effet indiqué, lors du référendum turc sur la réforme constitutionnelle du 12 septembre 2010 : « nous allons poursuivre les réformes et nous ferons tous les premiers pas nécessaires afin que la Turquie devienne un pays qui répond aux critères européens, et afin que la population turque bénéficie d’une qualité de vie élevée ».

Pourtant,  sur le plan des réformes politiques, l’année 2011 a laissé une impression mitigée.

 Certes, les élections législatives du 12 juin 2011 se sont bien déroulées (c’est la première fois depuis 1977 qu’un scrutin est mené à terme) ; la campagne s’est organisée d’après les modifications de la loi électorale survenus en avril 2010 (qui réduit l’âge d’éligibilité, augmente la durée de la campagne électorale, l’autorisation de faire campagne en langue Kurde, l’installation d’urnes transparentes en remplacement des traditionnelles urnes en bois). L’année 2011 a également confirmé, de façon spectaculaire, la démilitarisation du système politique et de la Constitution (qui date de 1980, du lendemain du coup d’état militaire). Pour la première fois, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, a présidé le Conseil militaire suprême qui décide des nominations et des promotions dans l’armée, y compris au plus haut niveau.

Mais de nombreuses atteintes graves aux libertés fondamentales remettent en question ces avancées… La liberté d’expression reste bâillonnée ; 68 journalistes sont actuellement en prison, inculpés dans des « affaires de complots » (comme c’est le cas dans l’affaire Ergenekon). Le commissaire européen à l’élargissement, Stefan Füle, a déclaré : «Dans son rapport d’évaluation de la candidature, la Commission européenne a pointé du doigt un nombre important de poursuites judiciaires engagées contre des journalistes et de pressions injustifiées contre les médias, qui sapent la liberté de la presse dans la pratique. La Turquie ne garantit pas assez la liberté d’expression conformément aux principes de la Convention européenne des droits de l’homme… Nous attendons que la Turquie, en tant que pays candidat, mette en œuvre ces principes démocratiques fondamentaux et permette un débat pluraliste dans son espace public… ».


« Ne muselez plus la presse libre », scande cette banderole, lors d’une manifestation pour la liberté de la presse, le 13 janvier 2012 à Istanbul

Des débordements dans les zones Kurdes (dans le sud-est de la Turquie) sans règlement politique notable, forment également une atteinte aux libertés individuelles : les attaques de Silvan en juillet, celles de Hakkari en octobre, ou le  drame d’Uludere, le 28 décembre (l’armée de l’air bombarde par erreur  35 villageois faisant de la contrebande, pris pour des rebelles du PKK), rappellent que le problème kurde est constant, voire s’aggrave. L’emprisonnement depuis deux ans de l’étudiant de Galatasaray Universitesi, Cihan Kirmizigül, soupçonné d’activisme terroriste, a provoqué de nombreuses manifestations en décembre 2011 et février 2012 ; il est devenu le symbole de l’irrationalité du racisme anti-kurde.

Voir la manifestation du 20 février 2012, à Istanbul, pour la libération de Cihan Kirmizigül.

La Turquie et son voisinage européen en 2011

En 2011, quelques accrochages ont eu lieu avec la Grèce et Chypre, pays qui partagent avec la Turquie un passé douloureux.

La décision de la Grèce, en début de l’année 2011, d’ériger un mur de 12, 5 kilomètres de long en Thrace occidentale (la frontière terrestre avec la Turquie), a quelque peu concrétisé la ligne de démarcation entre la Grèce et la Turquie. Même si l’initiative ne vise pas du tout la Turquie (comme l’a souligné le premier ministre grec, George Papandreou : “La gestion des frontières est l’affaire des États mais dans certains cas, les frontières nationales sont également les frontières de l’UE”), mais les migrants d’Asie et d’Afrique qui transitent par celle-ci, cette frontière  a une histoire douloureuse pour les deux pays voisins. En effet, la frontière est héritée à la fois du traité d’indépendance de la Grèce de 1831 (après la guerre qui l’a opposée à l’Empire Ottoman pendant plus de dix ans), et du Traité de Lausanne mettant fin à la guerre gréco-turque de 1919-1922. Le vice premier ministre turc, Cemil Çiçek, a exprimé sa compréhension, mais cette frontière n’en concrétise pas moins les limites de l’Europe, en excluant la Turquie.


La police à la frontière grecque, supplée par un officier de la Frontex , vers Orestiada (Vassilis Ververidis/Reuters).

En septembre 2011, par ailleurs, Chypre a commencé des travaux d’extractions maritimes gaziers, au large de ses côtes grecques.  En riposte, la Turquie a lancé des opérations similaires, et déclaré vouloir signer un accord de délimitation en Méditerranée avec l’entité turque de Chypre-nord pour délimiter leurs propriétés territoriales, et ce, avant d’entamer les explorations gazières. Cette nouvelle pomme de discorde a failli déboucher sur un affrontement turco-chypriote direct en méditerranée, au cours de l’été.

La contradiction est donc là : si le désir d’intégrer l’Union reste constant, la Turquie lâche pourtant un peu du leste. Or, après le Danemark, c’est Chypre qui assurera la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne : l’année 2012 ne mettra donc surement pas un terme à cette mauvaise passe, Ankara ayant annoncé que la Turquie ne négocierait pas sa candidature avec un pays qu’elle ne reconnait pas. Peut-être est-ce à cause de cette perspective que la Turquie se laisse du temps : seul l’avenir nous le dira.

Estelle Delaine.

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