Économie et Finances

Financer la croissance par la dette : la grande illusion du PS

Quelques remarques préalables me paraissent nécessaires, avant d’avancer mes arguments critiques à l’encontre du programme économique du candidat François Hollande.
 Premièrement, la crise commencée en 2010 est différente de celle de 2008 : cette dernière était une crise financière, bancaire et économique mondiale, due à l’éclatement de la bulle des crédits « subprime » aux USA, tandis que la crise que nous vivons depuis 2 ans, de manière particulièrement sensible en Europe, est une crise de la dette souveraine des Etats. Il existe, bien sûr, des liens entre ces deux crises, notamment en raison des plans de sauvetage et de relance de 2008 qui ont contribué à creuser la dette publique.

Deuxièmement, le problème de la dette est très ancien : en France, cela fait bientôt 40 ans que le Parlement ne vote plus de budget à l’équilibre. A cet égard, il convient de critiquer les majorités de droite comme de gauche.

Troisièmement, voter un budget à l’équilibre (c’est-à-dire, ramener le déficit public annuel à 0) est-ce vraiment de l’austérité ? Il me semble, au contraire, qu’il s’agit d’un principe de bonne gestion des finances publiques (dont les impôts payés par les citoyens sont la ressource principale !), que nous avons oublié, à tort, pendant des décennies. Il n’est donc pas surprenant de devoir, aujourd’hui, payer le prix de cette légèreté.

Quatrièmement, je note, certes, que François Hollande promet, dans son programme, de revenir à l’équilibre d’ici 2017. Cependant, cela me paraît difficilement crédible quand, parallèlement, il annonce 20 milliards d’euros de dépenses supplémentaires (selon ses propres chiffres…), alors qu’il faudrait en économiser quatre fois plus pour arriver à l’équilibre (le déficit prévu pour 2012 est légèrement au-dessus de 80 milliards d’euros) et qu’il refuse les règles fixées par le TSCG (improprement résumé sous l’appellation « pacte budgétaire »). Par ailleurs, ces dépenses seraient forcément financées par la dette, d’où le titre de l’article.

Enfin, les réflexions qui suivent sont inspirées de ma lecture du petit livre L’Europe dans le piège de l’austérité de Liêm Hoang Ngoc (eurodéputé du groupe S&D, économiste, secrétaire national adjoint du PS à l’économie), ainsi que de mes échanges sur le thème de la durabilité de la croissance, avec l’un des mes meilleurs amis, qui a d’ailleurs mis en place un site de débats et d’informations sur le sujet.

Les illusions du PS
Commençons donc par les propositions du PS, que je tire des deux dernières pages du livre de Liêm Hoang Ngoc, car elles en sont un assez bon résumé.

Le but est de lutter contre la désindustrialisation de l’Europe et de la France et d’abandonner l’austérité. Sur le premier but, tout le monde est d’accord. Quant au second : qui aime faire des économies et des sacrifices ? Personne, mais nous n’avons pas vraiment le choix.

Pour parvenir à ces fins, plusieurs mesures sont préconisées par l’eurodéputé PS, notamment : autoriser les Etats à exclure leurs dépenses d’investissement du calcul des déficits publics, avoir une vraie politique européenne de change (vis-à-vis des autres monnaies), créer des Eurobonds, introduire une taxe sur les transactions financières (TTF), utiliser les normes réglementaires et des barrières tarifaires pour protéger nos frontières, ne pas recourir à la déflation salariale pour augmenter notre compétitivité et, enfin, procéder à une harmonisation fiscale et sociale vers le haut (cela signifie harmoniser les impôts au niveau le plus élevé…).

Les moyens dégagés par ces mesures serviraient à financer les budgets nationaux, ainsi qu’à contribuer aux mécanismes de solidarité financière et aux fonds structurels, afin d’accélérer la convergence économique et sociale entre les Etats européens.

Tout cela a l’air très beau, j’en conviens très volontiers. Et si François Hollande est élu, puissent ces mesures atteindre le but annoncé… Mais selon moi, le PS oublie le contexte dans lequel nous vivons : l’interdépendance à l’échelle mondiale ! Pour ne prendre qu’un exemple, celui du commerce extérieur, pouvons-nous croire un instant que les autres pays accepteront que nous refermions nos frontières et protégions nos marchés, probablement en violation du droit de l’OMC, sans prendre des mesures de rétorsion ? De plus, après avoir poussé les autres pays à ouvrir leurs frontières à nos produits est-il légitime de vouloir refermer les nôtres, dès que des difficultés nous touchent ? Liêm Hoang Ngoc écrit ainsi, parlant de l’Europe : « la grande zone intégrée et autosuffisante qu’elle pourrait être » (p.66). Oui, elle pourrait être plus intégrée, et je le souhaite. En revanche, parler d’autosuffisance est absurde : rien que pour l’énergie (pétrole, gaz, …), nous dépendons énormément d’autres pays. L’ouverture aux autres et l’interdépendance ne sauraient être remises en question.

Pourquoi la maîtrise de la dette et des déficits publics est nécessaire ?

Deux raisons principales me viennent à l’esprit, pour expliquer cette nécessité.

La première est que la capacité d’emprunt d’un pays dépend de la confiance des investisseurs en sa capacité de rembourser les crédits à l’échéance fixée. A partir d’un certain seuil, plus le pays est endetté, plus le risque de défaut est élevé, et les investisseurs craignent de ne pas être remboursés. Moins d’investisseurs acceptent donc de prêter à l’Etat. Par ailleurs, ces craintes de défaut entraînent aussi une hausse des taux d’intérêts, car les investisseurs, en acceptant de prendre davantage de risques, réclament aussi une rémunération plus élevée pour cela. Le coût de la dette augmente donc, ce qui accroît encore le poids de la dette, etc. C’est un cercle vicieux. Nous ne sommes pas encore arrivés au seuil fatidique où l’engrenage devient incontrôlable. Cependant, il serait bon de ne pas jouer avec le feu et de réformer nos mauvaises habitudes budgétaires lorsqu’il est encore temps de le faire sans trop de dommages.

La seconde raison est que la dette d’aujourd’hui (dont une partie substantielle est émise à long terme) devra être remboursée par les générations futures. Globalement, le personnel politique a malheureusement perdu sa capacité à penser à long terme. Mais il faut être conscient que, tôt ou tard, il faudra rembourser l’argent emprunté, ce qui ne manquera pas d’entraîner des hausses d’impôts importantes et aura des répercussions sur le niveau de vie des générations suivantes. Cette seconde raison relève donc de la solidarité intergénérationnelle.

Une mauvaise lecture du TSCG par les socialistes

François Hollande et le PS, dans son ensemble, refusent les règles « trop strictes » du TSCG, la manière de comptabiliser le déficit, et exigent de renégocier le Traité pour y ajouter des références à la croissance. Il semblerait qu’ils n’aient pas lu assez attentivement le TSCG…

Tout d’abord, contrairement aux idées reçues qui circulent, le TSCG n’est pas qu’un pacte budgétaire. Le « fiscal compact » ne constitue que le Titre III du Traité (article 3-8). Le TSCG contient également des dispositions sur la coordination des politiques économiques et la convergence, ainsi que sur la gouvernance de la zone €.

Concernant le déficit, l’article 3 précise bien que le déficit structurel annuel doit être de maximum 0,5%. Je ne pense donc pas que cela empêche d’investir pour l’avenir. Il faut que l’Etat réduise ses dépenses courantes, afin de dégager les ressources nécessaires.

Concernant la dette, lorsqu’elle dépasse 60% du PIB, ce dépassement doit être réduit au rythme de 5% par an. Autrement dit, le retour aux 60% du PIB est prévu pour s’effectuer sur 20 ans ! Si la France parvient à stabiliser sa dette à 90% du PIB, l’écart sera de 30 points. Il faudra donc la réduire de 1,5 points par an, ce qui ne me semble pas, a priori, une tâche insurmontable, comparé aux efforts de la Grèce, de l’Irlande, de l’Italie ou de l’Espagne…

Par ailleurs, des circonstances exceptionnelles permettent de déroger à ces règles de bonne gestion. Ainsi, contrairement à ce que cherche à faire croire le PS, des mesures de relance pour faire face à une crise (économique, agricole, …) sont autorisées !

Enfin, les socialistes n’ont sans doute pas vu que l’article 9 du TSCG parlait de promouvoir la croissance grâce au renforcement de la convergence (revendiquée par Liêm Hoang Ngoc, cf. ci-dessus) et de la compétitivité, et à la promotion de l’emploi.

Un dernier mot, quant au lien entre ratification du TSCG et droit d’accès au MES (Mécanisme Européen de Stabilité) : il me paraît tout à fait légitime qu’il y ait des droits et des devoirs : droit à la solidarité européenne, devoir de ne pas en abuser et de faire des efforts pour corriger ses erreurs passées.

Quels projets pour relancer la croissance ?

Liêm Hoang Ngoc présente quelques bonnes idées, telles que procéder à des réformes pour mieux réglementer le monde de la finance et éviter les dérives passées, ou encore un approfondissement de l’intégration.

J’approuve également, sous conditions, son idée d’une TTF, ainsi que l’instauration des Eurobonds. Concernant la TTF, il est impensable de la réaliser à un échelon inférieur à l’UE entière, en raison de la libre circulation des capitaux, sous peine de voir les capitaux se déplacer dans les Etats membres qui n’appliqueraient pas cette taxe. De plus, il serait préférable d’avoir une telle taxe au niveau mondial, mais cela risque d’être difficile… En ce qui concerne les Eurobonds, en tant qu’Européen fédéraliste, j’approuve cette idée, à condition qu’ils ne servent pas à créer de la nouvelle dette sans contrepartie de la part des Etats. Ces Eurobonds, qui pourraient effectivement être garantis par la BCE (il ne faut pas que les Eurobonds financent les budgets nationaux !), devraient servir à des investissements d’avenir (je pense notamment aux énergies vertes, mais d’autres domaines de recherches doivent également être soutenus). Cela permettrait de soulager les Etats de certaines dépenses. En contrepartie, ceux-ci devraient, bien sûr, utiliser ces économies essentiellement pour réduire le déficit et la dette. Sur ce point, je diverge du PS, pour qui les Eurobonds ne sont qu’un instrument supplémentaire pour créer de la dette à bas coût.

Bref, le programme de François Hollande montre, avec ses 20 milliards de dépenses supplémentaires, que le projet du PS est, une fois de plus, de relancer l’économie de manière artificielle, par la dépense publique. A l’heure où les prélèvements obligatoires en France sont supérieurs d’environ 10 points au niveau moyen dans les pays de l’OCDE, il faut réaffirmer que l’Etat n’a pas vocation à être le premier acteur économique de France !

D’autres solutions, moins coûteuses, sont proposées par la majorité des gouvernements européens, la BCE et la Commission Européenne : il s’agit de procéder à des réformes structurelles (approfondissement du marché commun et libéralisations – par exemple, pour aller vers un marché du travail européen –, réforme du marché du travail – « flexi-sécurité », pour que les entreprises soient davantage incitées à embaucher, y compris en situation économique incertaine ; il ne s’agit pas de détruire les droits des travailleurs, mais de faciliter l’accès à l’emploi pour ceux qui sont exclus du marché du travail –, etc.). Par ailleurs, il faut cibler les investissements là où ils sont le plus nécessaires : éducation et recherche, énergies renouvelables, etc. Le but est d’être plus compétitifs, pas seulement en termes de coûts, mais aussi de qualité !

Est-il possible de relancer durablement une croissance forte ?

C’est un débat qu’il nous faut engager, et qu’aucun des deux candidats au second tour de la présidentielle n’aborde. Les Verts en parlent, avec l’idée de développement durable, respectueux de l’environnement. Malheureusement pour eux, leurs contradictions entre plus de social (mais pour redistribuer, il faut plus de croissance) et plus de respect pour l’environnement (ce qui suppose moins de consumérisme, donc moins de croissance) les ont probablement éloignés des électeurs, en ces temps de crise, et le score réalisé par Eva Joly au 1er tour de l’élection présidentielle ne permettra pas aux Verts de peser sur les choix du PS.

Ainsi que mentionné en introduction, l’un de mes meilleurs amis s’est intéressé de près à la question des ressources limitées dont nous disposons, en matière d’énergie.

Je ne vais pas rentrer, ici, dans le détail. Il constate que nous franchissons actuellement le pic de production de ressources énergétiques non renouvelables, notamment de pétrole (cf. le fameux concept du « oil peak« ). Par ailleurs, la consommation de ces ressources ne cesse d’augmenter, en particulier en raison des importations croissantes de pays tels que la Chine, le Brésil ou l’Inde. Autrement dit, la demande continue d’augmenter, alors que l’offre va baisser, ce qui va entraîner, en premier lieu, une hausse importante des prix de plusieurs matières premières (ce qui aura des répercussions importantes sur notre croissance) et, à moyen-long terme, un épuisement de ces ressources.

Il est donc vital de développer dès à présent les sources d’énergies renouvelables, afin de ne pas être pris au dépourvu dans quelques années. A moins qu’une nouvelle révolution industrielle, en matière d’énergie, ne se produise, d’ici trois ou quatre décennies, nous disposerons de bien moins d’énergie qu’aujourd’hui. Cela engendrera quasi nécessairement une stagnation, voire une baisse de la production et de la consommation.

Prenons les choses du bon côté… Ce scénario nous permettrait d’arriver à un développement beaucoup plus « durable », soutenable, qu’il ne l’est aujourd’hui.

En revanche, en l’absence de « fruits de la croissance » à répartir, une partie de la population  (les moins favorisés) va connaître des difficultés importantes. C’est en particulier pour ces personnes qu’il convient de préparer, dès à présent, la transition énergétique. Au passage, quand bien même ces craintes se révèleraient infondées, développer les énergies « vertes » permettrait de réduire notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur, réduire nos importations, et développer une nouvelle filière d’excellence en France et en Europe.

Si, par contre, ces craintes se matérialisent, « l’atterrissage » sera moins difficile pour les Etats qui s’y seront préparés, y compris en n’entretenant pas une croissance artificielle par la dette.

Dans tous les cas, le recours à la dette n’est pas la solution

Si la croissance à long terme est possible, elle ne pourra se réaliser que si elle est soutenue par la consommation privée, l’investissement privé ou les exportations. Une croissance à long terme fondée sur la dette n’est pas soutenable – nous le constatons actuellement –, car les coûts de la dette engloutiraient les bénéfices de la croissance.

Si la croissance à long terme n’est pas possible, le réveil sera brutal pour ceux qui auront maintenu une croissance artificielle par une dette de plus en plus élevée (la croissance étant de plus en plus difficile à obtenir), qui mènera l’Etat à la faillite et à un ajustement immédiat des finances publiques, et donc, des prestations sociales : puisque plus personne ne voudra prêter à un Etat ayant fait faillite, il ne pourra pas dépenser plus qu’il ne gagne.

Pierre-Antoine KLETHI

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2 réflexions sur “Financer la croissance par la dette : la grande illusion du PS

  1. Merci beaucoup d’avoir référencé mon site internet, mais en fait il n’était pas encore entièrement prêt à être publié. Du coup, je tâcherai de bientôt y poster une page sur le potentiel de croissance en Europe. Il y a déjà une page complémentaire à ton article : http://pep-up-our-future.org/pep/en-us/theissue/energyeconomy.aspx.

    En résumé, je suis entièrement d’accord sur le fait que l’Europe a vécu au-dessus de ses moyens pendant maintenant 40 ans ! Nous y sommes tellement habitués que l’ajustement nécessaire semble très difficilement acceptable, autant pour les politiciens que pour les citoyens. Malheureusement, si nous ne devenons pas bientôt raisonnables, les marchés s’occuperont de notre cas et nous aurons des conditions similaires à ceux de la Grèce.

    Lucas Fiévet

  2. Effectivement, ton article complète très bien le mien.
    D’ailleurs, il est regrettable qu’aucun candidat n’ait sérieusement abordé cette thématique de l’énergie, au cours de la campagne… Espérons que nous n’attendrons pas 5 ans avant de nous y intéresser de façon plus approfondie !

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