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L’armée européenne en question


Que l’on s’intéresse à l’UE, à l’OTAN, ou à la coopération bilatérale entre Etats européens, force est de constater que le « pooling and sharing » est à la mode. L’idée de mettre en commun certaines capacités militaires afin de réaliser des économies budgétaires semble être l’une des solutions pour « faire plus avec moins », dans un contexte budgétaire fortement contraint par la crise et où la Défense joue trop souvent le rôle de variable d’ajustement.
A priori cette idée a de quoi séduire et se base sur des chiffres éloquents. Cumulées, les armées européennes représentent plus d’un million d’hommes, elles utilisent plusieurs centaines d’avions de combat parmi les plus performants (Eurofighter, Rafale) et quelques dizaines de ravitailleurs, pour ne citer que ces quelques exemples. De plus, les programmes de R&D sont souvent redondants, les programmes d’armements sont fragmentés entre des différents marchés nationaux relativement limités ce qui réduit d’autant les possibilités de bénéficier d’économies d’échelles etc…

Face à ce constat, certains mettent donc en avant la nécessité de faire un nouveau saut fédéral en allant plus loin dans l’intégration des économies de défense et des armées européennes, ce qui serait, selon eux, un gage d’efficacité économique et budgétaire important. Certains vont même jusqu’à prôner la création d’une armée européenne unique, sur le modèle de la défunte CED.

Si cette conclusion basée sur des logiques économiques parait imparable, elle l’est beaucoup moins quand on quitte le champ économique pour s’intéresser aux logiques politiques et militaires qui régissent le dimensionnement et l’utilisation des forces armées. Loin de vouloir présenter ici une analyse complète du sujet, il s’agit simplement de mettre sommairement en exergue certains éléments de base parfois oubliés par les européistes les plus zélés.

Ces éléments découlent tout simplement des fonctions de base d’une armée, que sont la protection de la nation, et la projection de la puissance pour imposer sa volonté aux autres acteurs de manière active et offensive. Si l’on voulait mutualiser ces deux fonctions au niveau européen, cela nécessiterait la définition claire et exclusive d’intérêts communs à défendre, une même conception de l’usage de la force, une même vision de la nécessité ou non de mener une politique de puissance, ou encore un accord total concernant ce qu’il est légitime ou non de faire pour défendre la nation, ses intérêts et son territoire. Force est de constater qu’aucune de ces conditions n’est remplie à 100%.

 Disposer de forces armées : oui ou non ?

Comme le notait Arnaud Danjean lors d’une conférence co-organisée par l’IFRI et la FRS, avant même de poser la question de ce que nous voulons faire avec nos forces armées, il faudrait avant tout poser la question de savoir si nous souhaitons disposer de forces armées crédibles.

A la vue des budgets de défense européens, il y a effectivement de quoi s’inquiéter et s’interroger. Les Etats européens, pourtant tenus de dépenser au moins 2% de leur PIB à la Défense (accord au sein de l’OTAN), ne respectent pas leurs engagements en matière de dépenses de défense, comptant sur le parapluie américain à travers l’OTAN pour assurer leur protection, sans fournir de véritables efforts. La majorité des Etats européens laissent vivoter leurs armées à des niveaux qui ne permettent aucunement de mener des opérations militaires efficaces. Seule la France (et peut être le Royaume-Uni) disposent et souhaitent continuer à disposer de la capacité à effectuer des missions sur l’ensemble du spectre des interventions.

Face à cela, la première question à laquelle il faudra répondre est donc : les Etats européens souhaitent-ils disposer de forces armées crédibles, capables de faire autre chose que des défilés militaires le jour de la fête nationale, ou d’envoyer quelques officiers de liaisons dans un Etat-Major international pour marquer un soutien qui reste bien plus politique que militaire ?

Aujourd’hui, la réponse à cette question n’est absolument pas claire, et les divergences entre Etats membres de l’UE sont abyssales ! Comment alors parler d’une armée européenne, alors que nous ne partageons pas le même avis sur la nécessité même d’entretenir des forces armées efficaces ?

Et même si nous tombions d’accord pour créer une armée européenne, nous ne serions encore pas d’accord sur ce que nous en ferions. Entre les Etats interventionnistes comme la France ou le Royaume-Uni, les Etats pacifistes comme l’Allemagne, ou les Etats neutres comme l’Autriche, un accord serait proprement impossible.

 Une même conception de l’usage de la force

Il peut sembler trivial de noter que les armées représentent le bras armé des nations, et un outil dont elles se servent pour imposer leur volonté aux autres acteurs du système international. Selon la formule consacrée de Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ».  Cette phrase a pour mérite de bien mettre en exergue le fait que la force n’est qu’un moyen au service du politique.

Or, si ce principe est accepté par tous, ses modalités d’application divergent fortement d’un Etat européen à l’autre.

Ainsi, la France et le Royaume-Uni, deux puissances militaires (elles cumulent à elles seules 50% des budgets de défense de l’UE) historiques du continent européen, ex-puissances coloniales, habituées à la projection de force considèrent comme légitime l’usage de la force afin d’imposer la volonté de l’Etat à un autre acteur. Sans être des puissances belliqueuses et agressives, elles considèrent néanmoins l’outil militaire comme tout à fait légitime tant que celui-ci s’inscrit dans le cadre de la légalité internationale. Il n’y a donc pas, en France et au Royaume-Uni, de réticence fondamentale face à l’idée d’employer la force armée pour imposer sa volonté.

A l’inverse, l’Allemagne au côté d’autres Etats européens est naturellement réticente à l’usage de la force armée. Cela tient bien sûr à son Histoire au XXème siècle qui a durablement ancré dans les mentalités allemandes l’idée que les forces armées ne sont que purement défensives, rendant extrêmement rares les situations où l’usage offensif de la force serait légitime.

Dans un tel contexte, il est impensable d’imaginer la mise en commun de nos forces armées, puisque nous ne serions absolument pas d’accord quant à leur finalité !

Les divergences entre ces deux visions ont été cruellement mises en lumière lors des évènements de Libye, puisque l’Allemagne s’est abstenue, marquant ainsi clairement sa différence d’avec ses partenaires britanniques et français.

Au final, cela n’a eu que peu d’incidence sur le résultat final, puisque la France et le Royaume-Uni ont pu engager leurs forces armées au côté des rebelles libyens, avec l’onction du conseil de sécurité de l’ONU.

La situation aurait néanmoins été totalement différente dans le cas où nous n’aurions disposé que d’une armée européenne. Il aurait alors fallu trouver un accord préalable sur l’envoi ou non de troupes, sur leur usage exact etc… un processus qui aurait mis des semaines, et dont rien ne prouve qu’il aurait débouché sur un véritable accord. Le risque aurait donc été celui d’une paralysie totale des Etats européens.

 Des intérêts communs

Au niveau le plus important, les intérêts de la nation sont définis comme « vitaux », c’est-à-dire que toute atteinte à ces intérêts remettrait en cause l’existence de la nation. Ainsi par exemple, une invasion d’une partie du territoire serait une atteinte aux intérêts vitaux.

Pour défendre ces intérêts, la France et le Royaume-Uni disposent de la dissuasion  nucléaire, ultime garante de leur sécurité. Il existe d’ailleurs en France un relatif consensus autour de la nécessité de conserver cet outil à nul autre pareil, qui assure à tout moment la sécurité de nos intérêts vitaux. De plus, dans la conception française, la dissuasion est nécessairement indépendante et exclusivement nationale.

Les autres Etats européens, bien que couverts par le parapluie nucléaire otanien, ne disposent pas de l’arme nucléaire.

Dans le cas d’une armée européenne, qu’adviendrait-il des forces de dissuasion française et britannique ?  Il est absolument impossible que l’Allemagne ou d’autres pays acceptent que la future armée européenne dispose d’armes nucléaires. De l’autre côté, la France n’acceptera pas de renoncer à l’assurance vie nucléaire.

Les deux positions sont donc irréconciliables.

 Une même politique étrangère et le rôle international à tenir

Créer une armée européenne reviendrait à priver les Etats de l’un des outils dont ils disposent pour leur politique extérieure. Il est impossible de déconnecter les forces armées de la politique étrangère, dont elles sont un outil fondamental.

Pour qu’une armée européenne ne soit pas un simple affaiblissement des Etats au service d’une entité supra-étatique, il faut donc que les Etats aient une même politique étrangère, des mêmes intérêts à défendre, les mêmes ennemis et les mêmes alliés. Or, encore une fois, au niveau européen cela n’est pas le cas.  Les intérêts nationaux des Etats membres de l’UE sont extrêmement divergents et la diplomatie européenne piétine.

La gestion des accords de défense est un exemple éloquent. La France, dans le cadre de sa politique étrangère, a conclu des accords de défense avec certains Etats, ce qui engage notre pays à intervenir militairement pour défendre certains de ses alliés, de leurs vendre certains types d’armements etc…  Ces accords sont conclus en fonctions des intérêts de la France, qui sont différents des intérêts des autres Etats membres (ex : vente de BPC à la Russie, dont se sont inquiétés certains Etats d’Europe de l’Est).

Qu’adviendrait-il de tels accords dans le cas où la France ne disposerait plus de forces armées autonomes ? L’UE reprendrait-elle à son compte ces accords ? Rien n’est moins sûr. Il y aurait alors des débats sans fin sur les alliances à nouer, sur la nécessité de vendre tel ou tel armement à un Etat qui serait partenaire d’un des Etats membres de l’UE mais pas des autres etc…. Or, les Etats européens, de par leur localisation géographique et leur histoire ont noué des alliances et des amitiés fort différentes, parfois à la limite de s’opposer.

On le voit, le manque flagrant d’unité politique au sein de l’UE rend impossible et néfaste la création d’une armée européenne, qui priverait les Etats membres d’un instrument majeur de politique étrangère, sans pour autant que cela ne se traduise par une efficacité accrue au niveau européen, parce que les dissensions resteraient trop fortes.

                                                      Conclusion

L’analyse de ces quelques éléments politiques et militaires permet de nous mettre en garde face aux solutions trop faciles de mise en commun de capacités aussi essentielles que les forces armées. Les forces armées sont probablement l’élément le plus sensible et le plus représentatif de la souveraineté d’un Etat. Il est donc très peu probable que ceux-ci s’engagent dans un tel processus.

Pour prendre une optique plus française, une armée européenne n’est d’ailleurs absolument pas souhaitable. La France, avec les Etats-Unis, est le seul pays à avoir une vocation universelle. Au service de cette vocation, notre pays utilise ses forces armées, garantes de l’indépendance de la France. Elles sont l’un des moyens que la France peut utiliser au service d’une diplomatie unique, elle-même définie par rapport à des intérêts et des considérations uniques. Si la France devait abandonner ses forces armées, cela ne pourrait se faire qu’en ayant la garantie que son message continuerait de vivre de la même manière, qu’il serait défendu par les mêmes moyens, afin que l’héritage de 2000 ans d’Histoire ayant forgé une culture stratégique tout à fait particulière, ne soit pas perdu.  Cela serait d’autant plus grave que cet abandon ne se ferait pas au profit d’un projet européen cohérent et faisant consensus. Une armée européenne musellerait les Etats membres, mais elle n’en rendrait pas plus efficace l’Union Européenne, parce que les divergences sur tant de sujets de fonds restent abyssales.

Au final, si l’on peut encourager les mesures visant à  rendre la constitution et l’entretien des forces armées moins onéreux, il faut néanmoins prendre garde à ce que cela ne prive pas la France des moyens de défendre ses valeurs et et ses intérêts.

Nicolas Giacometti,
Master sécurité extérieure de l’UE à Sciences Po Strasbourg 

 Les positions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur uniquement, et n’engagent aucune des associations ou organismes dont il est membre.

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3 réflexions sur “L’armée européenne en question

  1. Cher ami, je salue l’éloquence de ta conclusion, véritable plaidoyer pour la grandeur de la France ! :p
    Par ailleurs, lorsque tu as parlé de « relatif consensus » sur l’arme nucléaire, j’ai bien pensé à Martine A. et aux Verts… ^^

    Plus sérieusement, je suis globalement d’accord avec toi. Il faut d’abord progresser au niveau de la politique étrangère commune avant de tenter une hypothétique création d’une armée européenne. En même temps, y réfléchir déjà maintenant n’est pas inopportun non plus, puisque, comme tu le soulignes, on a des différences de culture stratégique et de matériel, et donc, une armée européenne ne pourrait de toute façon qu’être créée à long terme, une fois ces questions réglées.

    J’ai juste eu une idée en lisant ton paragraphe sur les disparités entre pays européens, en matière de dépenses pour la défense.
    Puisque la plupart des pays n’ont pratiquement pas d’armée, pourquoi ne pas imaginer une armée européenne composée de soldats de quelques grands pays seulement, et les autres pays se contenteraient de partager le fardeau budgétaire pour entretenir cette « armée européenne » et financer les opérations extérieures sur lesquelles on se serait mis d’accord ?

    Enfin, je soulèverai un point qu’il me semble que tu n’as pas abordé… Une armée européenne aurait-elle vocation à se substituer totalement aux armées nationales ou seulement partiellement ? La question ne se pose pas pour les pays qui ont de petites forces armées, mais elle n’est pas absurde pour un pays comme la France…

  2. J’ai l’impression que tous les problèmes stratégiques que tu soulignes sont pertinents dans le cadre d’une Europe intergouvernementale, mais qu’ils seraient absent au sein d’une Europe Fédérale : une Europe ayant une seule armée et une seule diplomatie.

    Il faut sortir du paradigme de l’intergouvernementalisme et envisager les choses avec un point de vue fédéraliste, du moins pour l’analyse.

    Ainsi, avec UNE seule diplomatie, le projet d’armée unique est beaucoup plus crédible.

    Pour les multiples problèmes techniques (par rapport aux types d’armement, aux contrats), avec le temps ils seront négligeables face aux économies et au poids que nous gagnerons, nous européens.

    Je te rejoins sur la nécessité de bien clarifier notre stratégie, nos objectifs, cela serait bien plus concret avec un gouvernement fédéral et une diplomatie.

    Je te rejoins également sur la nécessité de conserver l’arme atomique comme outil de dissuasion.

    Bref. Il nous faut un gouvernement fédéral, avec un réseau diplomatique, une seule voix à l’international et ayant une armée avec un seul commandement et de multiples régiments selon la langue et les équipements.

    Alors avant de faire le grand saut, pourquoi ne pas se faire les dents sur les douanes ?

    Finalement aujourd’hui l’Italie prend en charge une partie conséquente de la gestion des « frontières européennes », nous devrions confier cette tâche à l’UE.

  3. Il faudrait une Armée Européenne qui disposerait de quelques missiles et sous maroins nucléaires, de Missiles à gaz neurotoxiques,de torpilles à haute propulsion, de missiles et bombes à fraturation, Mini bombes nucléaires, bombes au napalm et au Phosphore blanc, et un Corps Européen de défense terrestre doté de blindés, howizers, tanks et DCA mobiles, ainsi qu’une Flotte du Nord(Mer du Nord et Atlantique) et d’une Flotte du Sud(Mediterranéenne) afin de pouvoir intervenir aux frontières de l’Europe afin de défendre ses alliés Limitrophes.Je pense plus particulièrement à la sécurisation et à la sanctuarisation de l’Etat d’Israel et sa future Adhésion à l’Union Européenne, au niveau politique et militaire mais non monétaire comme le fait le Royaume uni.L’Union européenne doit aussi annexer la Biélorussie et l’Ukraine, créant ainsi les frontières fixes de l’europe avec le front israelien et grecque.Une annexion du liban par l’UE serait aussi bénéfique poutr la paix au Proche Orient, afin de protéger les communautés chrtétiennes athées et juives du Liban contre les Terroristes Islamistes.
    l’Europe doit concentrer ses forces armées aux frontières avec la Russie, en Israel, au Liban, en Espagne et en Grèce.Un contingent Armé fédéral doit etre présent dans chaque Pay seuropéen pour garantir la sécurité des Etats Membres contre les parties de leurs populations hostiles à leur pouvoir central.
    Enfin une force de Projection Massive européenne doit etre intégrée aux flottes aeronavales et navales de la Flotte du Nord et la Flotte du Sud, pour d’éventuelles interventions massives dans le monde aux cotés des Etats Unis.
    La Direction de l’Armée Fédérale Européenne doit etre donnée au Parlement européen.

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