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6/7. Deux ans à Chypre ou comment je suis tombé sous le charme d’Aphrodite

Le rocher d’Aphrodite où selon la légende, la déesse serait née (voir le tableau de Botticelli) ( Photo Jean-Baptiste Maillard)


Il y a deux ans maintenant, je suis arrivé à Chypre pour y passer ma troisième année en tant qu’Erasmus. Il est vrai que j’ai choisi cette destination sans vraiment la connaître. Je savais que Chypre était divisée, qu’il y avait des tensions entre les grecs et les turcs, que l’île était membre de l’Union Européenne depuis 2004 et que j’aimais vraiment le drapeau (blanc, représentant l’île de couleur or et avec des rameaux d’olivier). Je savais aussi, et c’est aussi ce qui a motivé mon choix, qu’il y faisait beau, chaud et qu’on y mangeait bien.

Après plusieurs heures d’avion, j’ai finalement découvert l’île, mon île sur laquelle j’allais passer un an. Ma première réaction ne fut pas l’émotion ou l’émerveillement. Bien au contraire, en sortant de l’aéroport j’ai observé le paysage : du sable, des plantes qui poussent à peine tant la chaleur des 45° les empêche de vivre, quelques maisons par ci par là et un profond manque de piétons qui pourraient donner un semblant de vie à l’ensemble. A défaut de me dire « je suis à Chypre, chez moi pendant un an », j’ai plutôt pensé « je suis arrivé au Moyen-Orient en fait. Je ne suis plus en Europe ! ».

 

Drapeau de la TRCN sur les hauteurs de Nicosie ( Photo Jean-Baptiste Maillard)

Mes premiers moments à Nicosie, capitale administrative et politique de l’île avec 240 000 habitants, furent pour le moins difficiles. Petit français habitué aux luxes occidentaux et qui n’avait jamais pu voyager avant, j’ai dû rapidement me confronter à la réalité chypriote. Auparavant par exemple, boire de l’eau du robinet semblait un acquis dont il ne me venait même pas à l’esprit qu’il puisse en être autrement en Europe. Mais une fois sur l’île, tout se métamorphosait pour s’habituer à l’ambiance locale. Aller à l’université pour terminer les démarches administratives ressemblait à un exploit : entre la chaleur, l’incompréhension du système universitaire et le manque total de transports en commun, mon premier moment de fierté fut le premier jour de classe où finalement, j’étais libre. Plus je m’installais et plus je me confortais à l’idée que Chypre était plus moyen-orientale qu’européenne.

C’était en fait ma période de rejet et d’égoïsme primaire. Après tout, il était si facile de dire tout ce qu’il n’allait pas ici : la nourriture trop chère, les transports en commun, le nationalisme grec et turc de chaque côté, le manque (voire l’absence) d’activités culturelles ou encore la difficulté d’accès aux sites touristiques. A bien des égards, Chypre était pour moi une île particulière dont j’avais beaucoup de problèmes à en discerner l’intérêt. Tantôt orientale, tantôt européenne, je ne savais pas vraiment comment classer Chypre parmi les pays voisins.

 

Au fur et à mesure, j’ai pourtant appris à en découvrir l’authenticité. Chypre perdait son côté hellénique avec mes cours d’apprentissage de la langue grecque qui étaient certes utiles pour lire les papiers officiels mais inutiles dans la vie de tous les jours en raison du dialecte parlé ici, le chypriote. Ce n’était pas non plus un pays arabe ou même turc. Si le houmous et le lahmajoun (pizza turco-arménienne) sont communément servis à table, ils rentrent dans la préparation du mezzé dans lequel les plats grecs et arabes se mélangent et s’intègrent à la culture culinaire chypriote. En visitant l’île, en m’intéressant de plus près à son histoire et à sa politique actuelle, je finis par comprendre Chypre. Conquise par les grecs, les vénitiens, les lusignans, les ottomans et les anglais, l’île possède aujourd’hui un patrimoine culturel d’une richesse incomparable, mélange unique des différentes civilisations méditerranéennes voisines.

Si l’histoire est une richesse, elle peut être un lourd fardeau. La République de Chypre de 1960 n’a connu que trois années de répit avant de vivre les blocages politiques, les pressions extérieures et les tensions ethniques. En 1974, la Turquie envahit l’île comme le lui permettait (et le permet toujours) la constitution chypriote afin de mettre un terme au coup d’Etat qui sévissait alors. Occupant 38% du territoire, elle continue de menacer Chypre en menaçant d’envahir le reste de l’île ou d’annexer cet Etat né de la guerre de 1974 dont on ne doit pas prononcer le nom ni même invoquer l’existence : la République Turque de Chypre du Nord. Depuis, rien n’a changé si ce n’est l’ouverture de points de passage entre les deux parties en 2003. Ces événements sont particulièrement présents dans les consciences collectives et les discours politiques chypriotes notamment sur la question de savoir que faire avec le nord. D’ailleurs, l’adhésion à l’Union Européenne de Chypre a longtemps été conditionnée par les Etats-membres au règlement du conflit. Mais face à la complexité d’une guerre dont on n’a toujours pas signé l’armistice, à la lenteur des négociations sur la question des réfugiés et de leurs biens et à l’intransigeance des puissances extérieures, le problème chypriote reste jusqu’à présent insoluble. Grâce au soutien actif de la Grèce, Chypre put néanmoins rejoindre l’Union Européenne et ne cesse de prouver depuis son attachement à la culture et à la vie européenne.

 

Akamas, l’un des parcs naturels de l’île ( Photo Jean-Baptiste Maillard)

En vue de la présidence, l’île d’Aphrodite s’est développée et occidentalisée pour rejoindre les « standards » européens. C’est une petite révolution qui s’est produite en l’espace de deux ans. Les anciens traits caractéristiques de la vie chypriote qui m’horripilaient ont disparu : adieu problèmes de bus et vie monotone ; bienvenue aux différentes expositions en vue de devenir la capitale culturelle européenne en 2017, bienvenue aussi aux transports en commun qui se mêlent aux vélos en libre-service ou encore bienvenue à la mise en valeur du potentiel historique et culturel de Nicosie. Et enfin, depuis le 1er juillet 2012, bienvenue à la présidence tournante du Conseil de l’Union Européenne.

Cette présidence sera difficile à endosser et à assumer pour Chypre. Entre la crise grecque persistante, les difficultés politiques et financières de l’île et les divergences croissantes au sein de l’Union, il va falloir faire preuve de courage et surtout de patience pour enfin débloquer la situation et les nombreux dossiers à traiter. Mais d’ores et déjà, la présidence a apporté à l’île un souffle nouveau de re-développement et de re-valorisation de son patrimoine. Aujourd’hui, Chypre prouve qu’elle est plus que jamais européenne et qu’elle saura – ou au moins tentera de – s’imposer dans les rouages communautaires pour pouvoir faire avancer l’Europe.

Après deux ans à Chypre, j’ai appris à découvrir cette culture, cette histoire et cette vie. Comme dirait le musée archéologique, « nul pays au monde, d’une superficie aussi petite que celle de Chypre, ne peut se flatter d’avoir un passé aussi ancien et une civilisation d’une diversité et d’une richesse aussi grandes […] Chypre est devenue le réceptacle des influences extérieures dès l’aube de son histoire, tout en développant son propre caractère culturel qu’elle a conservé de façon persistante à travers les siècles ». Aux premiers abords superficiels et creux, je suis peu à peu tombé amoureux de tout ce qui caractérise l’île d’Aphrodite. Sa beauté, son authenticité et son mélange des cultures font partie de la richesse et de la force du pays qui sont aujourd’hui plus que jamais au centre de l’Europe. 

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2 réflexions sur “6/7. Deux ans à Chypre ou comment je suis tombé sous le charme d’Aphrodite

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