Économie et Finances

The Economist semble sous-estimer les coûts de départs de la zone €

Dans son édition du 11 au 17 août, The Economist évalue les coûts et bénéfices d’une désintégration partielle de la zone euro, avec 5 départs – la Grèce et les « PICS » (Portugal, Irlande, Chypre et Espagne) qui partagent tous la caractéristique d’avoir déjà demandé un programme d’aide financière –, dans un mémorandum fictif adressé à Angela Merkel par ses conseillers.

L’idée de simuler un plan B dans le « mémorandum Merkel » était très intéressante. Cependant, je pense que malgré la prudence des « conseillers », les coûts réels d’une désintégration partielle de la zone euro étaient sous-estimés.

Les risques pour la Grèce et les autres pays exclus

En premier lieu, les risques pour la Grèce ne semblent pas aussi simples à résoudre. Par exemple, l’idée d’utiliser un système de paiements électroniques en attendant l’émission d’une nouvelle devise exige des supports techniques et la confiance des utilisateurs. Or, je doute que ces deux conditions soient réunies en Grèce. S’agissant de la fermeture prolongée des banques et des contrôles de capitaux, ces actions ne permettraient pas nécessairement d’éviter une panique bancaire. En effet, les gens pourraient toujours retirer un peu d’argent aux distributeurs automatiques (sauf s’ils sont vidés avant). De plus, les contrôles de capitaux ne serviraient que si les personnes souhaitent placer leur argent à l’étranger. Or, elles pourraient décider de conserver leurs euros à domicile, en attendant l’opportunité de le transférer à l’étranger. Enfin, les clients des banques ne pourraient-ils pas les attaquer en justice si elles refusent de fournir le moindre euro, surtout s’agissant de l’argent sur les comptes courants (réputé accessible à tout moment) ?

En second lieu, avec leurs banques et leur pays en faillite, une vaste majorité de Grecs souffriraient d’une misère bien plus grande qu’aujourd’hui. En effet, les entreprises et les personnes perdraient une partie de leurs possessions, tandis que le reste serait tellement dévalué qu’il ne vaudrait presque plus rien. Si la drachme réintroduite perdait 50% de sa valeur (hypothèse fait dans le « mémorandum »), le salaire minimum en Grèce serait environ équivalent à celui en Slovaquie (mais les prix sont 30% plus élevés qu’en Slovaquie – voir ce lien). De plus, le coût des importations deviendrait prohibitif. Quitter la zone euro ne ferait donc qu’accélérer et intensifier le désastre économique et social.

Troisièmement, je suis quasiment certain que la vulnérabilité aux fuites de capitaux empirerait (au moins au début) pour les pays quittant la zone euro, car leurs nouvelles devises auraient une valeur extrêmement faible.

Enfin, le mémorandum fictif souligne bien les risques d’hyperinflation et insiste sur la nécessité de mettre en œuvre des politiques crédibles. Le problème est que les banques centrales des 5 pays potentiellement concernés ne sont pas toutes réputées pour leur crédibilité…

Les coûts pour l’Allemagne et le reste de la zone euro

Il y aurait également des coûts élevés pour les membres restants de la zone euro. En effet, après avoir expulsé les « pêcheurs », la zone euro pourrait devenir plus viable, mais les membres restants feraient face à une augmentation des coûts d’exportation (entre autres, en raison des coûts de change) et une moindre compétitivité, car l’euro s’apprécierait alors que les nouvelles devises créées se déprécieraient (c’est-à-dire perdraient de la valeur). Les seules exportations allemandes baisseraient de 10 à 20 milliards d’euros (au moins), car les pays expulsés de la zone euro ne pourraient presque plus se payer les biens et services allemands.

De plus, si les pays expulsés restaient au sein de l’UE, le mémorandum oublie des coûts tels qu’une réallocation des fonds européens. En effet, plusieurs régions, voire des pays entiers, deviendraient parmi les zones les plus pauvres de l’Union et bénéficieraient donc le plus des fonds européens (fond de cohésion, etc.) au détriment d’autres régions dont l’Allemagne de l’Est.

Enfin, le mémorandum indique qu’un troisième plan d’aide à la Grèce serait nécessaire dans tous les cas, sans parler de potentiels plans d’aide additionnels pour d’autres Etats expulsés. Une désintégration partielle de la zone euro n’apporterait donc aucun avantage à court terme, de ce côté.

Les coûts politiques

Enfin, le mémorandum ne mentionne pas les coûts politiques pour l’UE et l’Allemagne. Cela inclut la montée des extrémismes politiques, déjà en cours dans plusieurs Etats membres et qui nécessite d’être surveillée attentivement. Ces coûts comprennent également le risque de diffusion d’un sentiment anti-allemand en Europe (avec des conséquences politiques et économiques).

Désintégrer, même partiellement, la zone euro serait également une atteinte au « rêve européen » d’unité, paix et prospérité sur tout le continent. Cela montrerait une Europe divisée. Cela pourrait engendrer de la défiance entre Etats membres et une possible désintégration de l’UE avec des conséquences potentiellement désastreuses et dramatiques.

Quelques réflexions sur la situation actuelle et comment l’améliorer…

Je me limiterai à deux points liés à ma lecture du mémorandum fictif de The Economist.

Premièrement, l’un des problèmes soulignés par les conseillers imaginaires d’Angela Merkel est l’inefficacité de la politique monétaire (malgré deux rounds d’opérations de refinancement à plus long terme – LTRO – qui ont conduit la BCE à prêter environ 1000 milliards d’euros aux banques, pour une durée 3 ans). Ainsi qu’indiqué dans le mémorandum : « cela rend les banques excessivement dépendantes de la BCE, les conduisant à réduire leurs prêts aux entreprises et aux ménages. Cela étouffe encore davantage l’économie et rend l’assainissement des finances publiques encore plus difficile ». Une solution pour forcer les banques à prêter des fonds à « l’économie réelle » serait que la BCE mette une condition au refinancement : il faudrait qu’un pourcentage élevé (à déterminer) du refinancement précédent ait été prêté au sein du pays, si la banque qui y opère souhaite accéder à un nouveau financement.

Ma seconde (et dernière) réflexion est que si l’Allemagne souhaite conserver son avantage compétitif actuel au sein de l’UE, je crains qu’un système de transferts budgétaires permanents (de préférence par le biais d’un budget européen adapté) pour compenser les coûts supportés par les autres Etats, notamment les dépenses sociales) ne devienne nécessaire. En effet, si les autres Etats mettent en œuvre des réformes structurelles profondes (et certains devraient le faire urgemment !), l’Allemagne perdra de la compétitivité relativement à ces pays. Et de même qu’il y a une limite au record de vitesse au 100 m, de même il y en a une en matière de recherche d’une compétitivité toujours accrue.

Pierre-Antoine KLETHI

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3 réflexions sur “The Economist semble sous-estimer les coûts de départs de la zone €

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