50 ans du Traité de l'Élysée/Dossiers

Semaine franco-allemande : entretien croisé Outre-Rhin

FR-ALLA l’occasion des cinquante de la signature du traité de Élysée et dans le cadre de notre semaine consacrée à cet anniversaire, Actupol 3.0 et Au Café de l’Europe ont voulu savoir ce que Français et Allemands pensaient de l’autre, dans le pays de l’autre. C’est ainsi que nous avons demandé à Claudia et Emmanuelle de faire part de leurs impressions en 10 questions.

Claudia est Allemande et vit à Paris depuis dix ans. Quant à Emmanuelle, elle vit dans la capitale allemande depuis plusieurs moins mais a déjà effectué plusieurs séjours outre-Rhin. L’une comme l’autre nous livrent un regard particulier, amusé et parfois décalé sur leur ville et pays d’adoption avec souvent des réponses et idées communes. Un entretien franco-allemand haut en couleur que nous avons à lire, sans modération.

1) Tout d’abord, présentez-vous brièvement et dites-nous ce que vous faites dans votre pays d’adoption et pourquoi vous y êtes venus…

Claudia : je m’appelle Claudia, je suis née à Berlin et je vis depuis 2003 à Paris. Après mes études à Paris et à Cergy-Pontoise, j’ai eu la chance d’être embauchée par la Maison de l’Europe des Yvelines en tant que responsable du Centre d’information Europe Direct. Depuis janvier 2010, je travaille alors dans cette association basée à Saint-Germain-en-Laye.

Emmanuelle : je m’appelle Emmanuelle, j’ai 25 ans. Je viens de Montpellier mais j’ai passé les 2 dernières années à Paris. Je vis à Berlin depuis 8 mois où je travaille pour la promotion de la langue française.

J’ai fait des études franco-allemandes, donc je connaissais déjà bien le pays, la culture et la langue évidemment. J’ai également fait un stage de 4 mois, il y a 4 ans à Berlin. J’avais aimé la ville mais je n’en avais pas assez profité, alors quand j’ai commencé à en avoir assez du stress de Paris et qu’une amie m’a envoyée une annonce pour un poste à Berlin, j’ai postulé, et j’ai été prise. Mon copain était en fin de CDD avait aussi envie de changer d’air. On a donc fait nos cartons et on est partis !

2) Comment perçoit-on la France quand on est Allemande et qu’on vit sur place ? Est-on loin des clichés véhiculés outre-Rhin ou certains préjugés se vérifient ?

Claudia : Il faut toujours faire attention à ne rien généraliser, mais bien évidemment, il y a des tendances et des clichés qui contiennent souvent un grain de vérité. De plus, à mon avis, il faut bien faire la distinction entre la vie et les expériences faites à Paris et la vie dans le reste de la France. Tout au début, il n’était pas facile de rentrer en contact avec la plupart des Français, car il manquait un peu la patience de leur part d’écouter une étrangère qui ne parle pas bien la langue de Voltaire. Mais dès que j’ai pu mieux m’exprimer, l’accès était beaucoup plus facile. Pourtant, je compte parmi mes amis de Paris plus d’étrangers que des amis français. En général, j’avais l’impression que le patriotisme français était assez présent et qu’il y avait des traditions et protocoles un peu obsolètes et anciens. Des fois, j’ai même senti une sorte de chauvinisme, comme quoi, tout ce qui est français est génial. Bien évidemment, c’est en train de changer, mais je trouve qu’il manque des fois un peu de modernisation dans les structures, notamment en ce qui concerne la hiérarchie (simple employée – directeur etc.). Grâce à mes expériences en France, j’apprécie beaucoup plus mon propre pays maintenant 😉 ce qui n’était pas le cas avant, mais la relation des Allemands avec leur pays est très étrange (même si c’est en train de changer). En ce qui concerne les clichés positifs, il est vrai que j’aime beaucoup le « savoir-vivre » de la plupart des Français et qu’on prend plus de temps pour bien manger. D’une manière générale, les gens sont bien accueillants et moins rigides que les Allemands. De même, j’admire la motivation et la mobilisation des Français quand il s’agit de s’organiser pour une grève ou de se rassembler dans la rue. C’est quelque chose qui manquent parfois chez nous, les Allemands.

2) Comment perçoit-on l’Allemagne quand on est française et qu’on vit sur place ? Est-on loin des clichés véhiculés outre-Rhin ou certains préjugés se vérifient ?

Emmanuelle : Tout d’abord, je pense que Berlin n’est pas très représentatif de l’Allemagne. Quand on évoque l’Allemagne, on pense à la rigidité, le respect des règles, alors qu’à Berlin les gens sont plus cool. S’ils n’aiment pas trop traverser quand le piéton est rouge par exemple, ils le font quand même. Beaucoup de clichés tombent.

Dans l’ensemble, c’est vrai que les Allemands sont plus organisés, plus ponctuels (systématiquement en avance lors des rendez-vous professionnels par exemple, les spectacles commencent à l’heure indiquée sur le ticket, on est placé au cinéma…), etc. mais à Berlin ils ont ce côté un peu « fou-fou », on peut sortir dans des usines désaffectées, dans des squats, etc. C’est plaisant de ne pas être dans une société trop rigide.

Paradoxalement, ils manquent aussi parfois de rigueur. J’ai mis 6 mois à avoir Internet chez moi. Il y avait un monopole de Deutsch Telekom qui empêchait Vodafone d’avoir accès à ma ligne pendant plusieurs mois.
Pour l’immatriculation de la voiture c’était un peu comme au marché. On attend pour avoir un rendez-vous et apprendre qu’il va falloir prévoir l’argent pour les pneus d’hiver et le contrôle technique – qu’on vient de faire en France mais qui n’est pas reconnu en Allemagne – , payer une taxe pour la voiture. Ensuite on nous donne un papier pour descendre dans la rue, et là c’est la guerre des commerçants. Ils sont environ 30 installés dans des petits stands, et proposent des prix plus ou moins élevés pour les plaques. Il faut négocier, puis remonter dans les bureaux avec les plaques pour finir les papiers, c’est plutôt drôle !

3) Cite-moi trois adjectifs (en positif comme en négatif) qualifiant les Français

Claudia : Patriotique, hospitalier/convivial, des râleurs 😉

3) Cite-moi trois adjectifs (en positif comme en négatif) qualifiant les Allemands

Emmanuelle : Organisé : cf. ci-dessus/Hiérarchique : c’est très étrange, pour eux, les titres de Dr. Sont très importants mais en fait dans les entreprises les relations hiérarchiques sont aplanies, c’est très agréable de pouvoir discuter avec son boss.

Impoli/Direct : ils ne tiennent jamais la porte dans les magasins, et ne disent pas bonjour aux chauffeurs de bus, etc. ce n’est pas vraiment de l’impolitesse, ils n’ont simplement pas l’habitude. Ça m’énerve même si je sais que ça n’est pas fait méchamment. Ils mettent également moins les formes que les Français pour dire quelque chose, ce qui peut choquer parfois.

Ouvert/Libéré : quand un Allemand entend que tu as un accent français, il switche souvent en anglais pour que la communication soit plus simple, c’est gentil de leur part, mais ça peut agacer parfois. Pour ce qui est du côté libéré, c’est un peu un cliché mais les Français ne s’en remettent pas. Les Allemands sont très libérés d’un point de vue de la nudité, à la piscine, dans les sauna, c’est très étrange pour nous.

4) Quelle est pour toi, la principale force de la France et quelle est sa faiblesse ? Quels conseils donnerais-tu pour corriger le problème ?

Claudia : Malgré les désaccords entre les partis politiques, je sens une unité française beaucoup plus forte qu’en Allemagne (ce qui est aussi lié au fait que l’Allemagne est un Etat fédéral, bien évidemment). Cette unité représente à mon avis un avantage pour l’avenir. En termes d’économie, je pense que le marché intérieur de la France est mieux parti que l’Allemagne qui dépend de ses exportations. En ce qui concerne sa principale faiblesse, je dirais que la France devrait faire plus d’efforts en termes de modernisation et « dépoussiérer » certaines structures institutionnelles.

4) Quelle est pour toi, la principale force de l’Allemagne et qu’elle est sa faiblesse ? Quels conseils donnerais-tu pour corriger le problème ?

Force : situation économique et gestion raisonnable pour ne pas augmenter la dette.

Faiblesses : taux de natalité et système social. Il faut payer très cher pour s’assurer à peu près correctement, il n’y a pas de salaire minimum et beaucoup de gens travaillent pour quelques euros par heure (ce qui explique les pourboires importants laissés par les Allemands). Le système de crèches n’est pas bien développé et il n’y a pas d’école maternelle, donc un parent doit rester à la maison pour s’occuper des enfants. Il s’agit souvent de la femme, etc.

5) Que représente l’amitié franco-allemande pour vous en 2013, 50 ans après la signature du Traité de l’Elysée ? Un concept encore viable dans l’Europe du XXI° siècle ou une idée totalement désuet ? Dans une Europe à 27, et bientôt à 28, cette coopération a-t-elle toujours sa raison d’être ou doit-elle se fondre complètement dans l’Union européenne ?

Claudia : je pense que l’amitié franco-allemande est toujours importante comme les autres relations avec les pays (pas seulement) européens. Une amitié ne vit pas de soi, il faut que les deux « amis » fassent toujours des efforts pour cette amitié et qu’ils passent ensemble les temps durs et les temps moins durs. Le couple franco-allemand, en tant que « moteur » pour l’UE, a souvent incité les autres pays européens à réagir. Néanmoins, je trouve qu’il est très important que l’UE n’avance pas seulement avec ce moteur franco-allemand et que ce n’est pas seulement le couple franco-allemand qui « dirige » l’UE. IL est important que les 27/28 pays européens trouvent des solutions ensemble, même si c’est souvent difficile et douloureux à réaliser. Il serait mieux si le couple franco-allemand « se fonde » dans la grande famille de l’UE, mais en même temps, il est aussi important qu’il y a des initiatives qui peuvent inciter les autres pays à suivre. C’est compliqué et complexe et à mon avis, il n’y pas une seule réponse claire à cette question.

Emmanuelle : Le couple franco-allemand est un moteur pour l’Europe, elle aura du mal à vivre sans lui, ou il faudra le remplacer. Un concept viable si on l’adapte au contexte donc. Le couple franco-allemand a des partenaires très proches, et tous les programmes franco-allemands existants, que ce soit de l’OFAJ, la Robert Bosch Stiftung, etc. ouvrent leurs portes à d’autres pays, ex : Pologne pour le Triangle du Weimar ou le Maghreb, après les difficultés à trouver un point d’accord sur la politique Euroméd. C’est plutôt une bonne chose, l’Europe suivra plus facilement ensuite. En fait le couple f-a montre le chemin.

6) Citez-moi, de manière spontanée, trois politiques ou initiatives symbolisant l’amitié et la coopération franco-allemande et expliquez-moi pourquoi ?

Claudia : De manière générale, les couples franco-allemand politiques qui ont fonctionné en tant que moteur de la construction européenne (exemple Mitterrand et Kohl), le Traité Elysée avec la création de l’OFAJ en 1963 et la création de la chaîne de télévision ARTE (en mai 1992) me viennent spontanément à l’esprit. C’est notamment grâce à l’OFAJ que beaucoup de jeunes Français et Allemands ont pu profiter des échanges, d’apprendre plus sur l’autre culture et la langue. Et c’est aussi grâce à la télévision ARTE que beaucoup de clichés entre les deux pays ont pu être rectifié.

Emmanuelle : L’OFAJ pour moi c’est vraiment très important pas seulement pour la langue, mais pour les échanges et apprendre à se connaître.

La brigade franco-allemande, c’est un symbole fort.

L’Abibac (bac franco-allemand) et l’Université franco-allemande qui met en place des cursus binationaux et parfois tri-nationaux avec d’autres pays. Ça aussi c’est essentiel, surtout au moment où l’UE se désengage sur le programme Erasmus. L’UFA aide beaucoup plus les étudiants et délivre un double diplôme.

7) Citez-moi, également de manière spontanée, une initiative ou une politique qui mériterait d’être améliorée ou du moins renforcée dans la coopération franco-allemande ?

Emmanuelle : Le statut du stagiaire franco-allemand mais c’est en cours par l’OFAJ et les échanges de professionnels dans le privé, le public, à tous les niveaux. Un Leonardo plus franco-allemand car Leonardo est trop peu connu en Europe et l’Allemagne et la France ont déjà des réseaux solides pour mettre en place ce genre de projets.

Claudia : Une harmonisation dans pas mal de domaines sera préférable comme c’est également le cas pour toute l’UE (politiques sociales, d’immigration etc.).

8) Comment jugez-vous l’attitude et l’implication de nos responsables politiques nationaux par rapport à la coopération franco-allemande ? Jugez-vous leur action efficace, suffisante ou insuffisante notamment par rapport à la génération actuelle ?

Emmanuelle : Je pense que nous sommes dans des situations économiques différentes et que tout le monde cherche à tirer la couverture de son côté mais c’est compréhensible, il faut chercher le compromis.

Pour ce qui est des politiques plus spécialisées par exemple, je crois que l’on ne regarde que ce que l’on veut chez le voisin. C’est très superficiel et donc souvent faux, c’est dommage. Ex : La France parle parfois de prendre modèle sur la structuration des journées scolaires en Allemagne, alors que l’Allemagne est mécontente et essaye d’en sortir.

Claudia : Je devrais m’informer plus sur ce sujet afin de pouvoir répondre en détail. D’une manière générale, à part des deux chefs de gouvernement actuels des deux pays, et les deux chefs de l’OFAJ, je ne connais pas beaucoup d’autres responsables politiques nationaux qui sont beaucoup impliqués dans la coopération franco-allemande.

9) On dit souvent, dans le contexte économique et politique actuel, que l’amitié franco-allemande est mise de plus en plus à l’épreuve, en raison notamment des ambitions politiques d’Angela Merkel au sein de l’Union européenne mais également des difficultés de la France à imposer ses vues et tenir le rythme imposé par Berlin. Que faudrait-il selon vous pour relancer le couple franco-allemand, du moins assurer sa pérennité ?

Emmanuelle : Je pense que ces célébrations sont l’occasion de rappeler l’importance de ce couple et tout ce qu’il a créé dans tous les secteurs. C’est l’occasion de faire se rencontrer les ministres, les parlementaires. On peut regretter que ce soit aussi court, mais ce sera au moins l’occasion de s’échanger les cartes de visite !

Claudia :D’une manière générale, il est toujours important de s’écouter, de s’approcher, de négocier, d’être diplomatique et de vouloir trouver un compromis entre les parties, avec l’objectif principal que c’est pour le bien des peuples et leurs pays, les générations futures. Ceci n’est pas seulement valable pour la France et l’Allemagne, ceci est valable pour toutes les relations internationales.

10) Pour finir, question perspective : nous sommes en 2063, vous avez 80 ans. Quel regard portez-vous alors sur le couple franco-allemand, 50 ans après la signature du nouveau Traité de l’Elysée ?

Emmanuelle : « Nouveau Traité de l’Elysée », un coup de com’ non ? Impossible de dire ce qu’il en sera. Il faut déjà que la France aille mieux, sinon elle n’aura aucune légitimité à montrer un quelconque chemin.

Claudia : Si la planète existe encore, si le spécimen « être humain » est encore vivant et si le changement climatique n’a pas perturbé complètement la terre, je pense qu’on va se rappeler de ces relations franco-allemandes avec un grand sourire, car entretemps, les relations entre les pays européens sont devenues quelque chose quasi « normale » même s’il faut toujours faire d’efforts pour l’amitié. L’autre scénario (beaucoup plus négative) sera que les peuples sont tous en guerre à cause des pénuries alimentaires, à cause des dégâts créés par le changement climatique et la redistribution entre gens riches et pauvres… Espérant que les générations futures sont assez intelligentes pour éviter ce scénario.

Propos recueillis par Gilles JOHNSON.

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2 réflexions sur “Semaine franco-allemande : entretien croisé Outre-Rhin

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