États

La Ligue du Nord italienne : plus anti-européiste que néo-européiste

Umberto Bossi, ministre des Réformes pour le Fédéralisme sous le dernier gouvernement Berlusconi. Fondateur et ancien dirigeant de la Ligue du Nord.

Umberto Bossi, ministre des Réformes pour le Fédéralisme sous le dernier gouvernement Berlusconi. Fondateur et ancien dirigeant de la Ligue du Nord.

« Ce n’est pas facile de faire partie d’une Europe compacte, quand une part du gouvernement ne la reconnaît pas. La Ligue du Nord est une force clairement anti-européiste ». Avec cette expression l’ex président de la Commission européenne Romano Prodi désignait en 2011 le parti régionaliste italien, issu du Nord de l’Italie et revendiquant une identification à la Padanie, qui à l’époque faisait partie du gouvernement Berlusconi.

En effet, la décision prise avec le UKIP de Nigel Farage en 2009 de constituer au Parlement européen le groupe ELD (Europe Libertés Démocratie, parti conservateur et nationaliste), manifestement eurosceptique, a suscité des préoccupations aussi dans le centre-droite italien traditionnellement au Parti Populaire Européen (PPE). Est-ce qu’on peut vraiment parler de la Ligue du Nord comme d’un parti « anti-européiste » ? De surcroît, quel sens donne-t-on à ce terme ?

L’Europe dans le lexique politique de la Ligue du Nord

Dans les positions politiques officielles du parti, disponibles en ligne, elle est fortement opposée au processus d’intégration actuel. Elle est opposée à la délégation de souverainetés supplémentaires aux sphères européennes. Ce type de projet, selon la Ligue du Nord, est soutenu par la gauche et vise à créer un Super-État européen qui détruirait toute différence entre les peuples à travers un processus d’homologation.

Liga-Norte

Dans le manifeste du 24 septembre 2012 le terme « confédéral », utilisé en 2004, est abandonné et le projet du parti est présenté comme celui d’une « Europe des Régions ». Puisque l’État-Nation est arrivé à la fin de sa vie, la dimension régionale est considérée comme étant la plus indiquée pour le substituer comme pôle des institutions européennes. En suivant le projet du professeur Gianfranco Miglio, idéologue du parti au début des années 1990, on pourrait affirmer que l’Union européenne est déjà divisée en 100 « macro areas » territoriales qui, d’un point de vue purement géopolitique, sont appelées les Euro-régions. Ces zones, qui dépassent les confinements nationaux, sont caractérisées par une forte homogénéité économique, productive, sociale et culturelle. On doit donc passer d’une Europe des 27 États à une Europe construite sur des Macro-régions, parmi lesquelles il y a aussi – dans son intégralité – la Padanie.

Lega NordL’interprétation du principe fédéral propre de la Ligue du Nord met plus l’accent sur la division que sur l’union des différentes entités fédérées. Dans les discours officiels il n’y a pas beaucoup de programmes pour l’harmonisation ou la mise en commun des politiques publiques en Europe, sauf la mention vague de quelques « formes de collaboration entre les régions voisines aussi transfrontalières » Par contre, on trouve partout des expressions visant à souligner l’autonomie et la différence comme des valeurs en soi qu’il faut préserver des menaces extérieures. Le fédéralisme de la Ligue du Nord signifie surtout « essere padroni a casa nostra » : être maître chez soi. Le parti marginalise la question de la solidarité, qui est pourtant l’une des plus importantes dans le projet communautaire.

Démocratie de proximité

En ce qui concerne le versant démocratique, on trouve dans les discours officiels une prédominance de la dimension directe et participative surtout sous la forme du référendum populaire. Les hommes politiques de la Ligue du Nord utilisent ce moyen pour enthousiasmer les foules et alimenter l’image d’un parti proche des citoyens. Ils parlent de la réalisation progressive d’une « démocratie de proximité » où les peuples européens seraient impliqués dans toutes les questions qui les concernent : c’est la seule manière de développer un sentiment d’appartenance à une communauté établie sur un territoire donné.

L’Union Européenne telle qu’elle est développée aujourd’hui n’a qu’une dimension bureaucratique, gérée par une oligarchie de fonctionnaires non élus qui ont pourtant des pouvoirs décisionnels forts. Ce qui est à l’origine de ce qu’on appelle le « déficit démocratique » de l’UE et du fort taux d’abstention aux élections européennes.

Dans le projet de la Ligue du Nord le principal sujet qui est détenteur du pouvoir sont les (différents) peuples européens, qui doivent toujours avoir la possibilité de s’exprimer sur les questions de politique publique sans forcément accepter des dispositions venant du haut, comme ce fut le cas avec la monnaie unique. La Ligue du Nord considère l’euro comme la raison fondamentale de la croissance incontrôlée des prix et de l’effondrement du pouvoir d’achat de la population.

Régionalisme, ethnocentrisme culturel et exclusivisme identitaire

Votez "Bastoni", contre les immigrés clandestins

Votez « Bastoni », contre l’immigré clandestin

En analysant le lexique politique choisi on se rend compte que le rôle actif du citoyen dans le projet de la Ligue du Nord ne se réalise pas dans l’espace public européen mais à l’intérieur de sa communauté territoriale (Région).

Dans le cas des référendums, les Peuples européens si souvent évoqués auraient chacun un droit à se prononcer, ce qui serait facilité par des logiques centrifuges en cas de conjonctures défavorables. Dans le raisonnement de la Ligue du Nord il n’y a pas une « Europe plurale » mais, si l’on peut s’exprimer ainsi, « plusieurs Europes individuelles » homogènes à l’intérieur et engagées pour garder leur spécificités.

Oui à la Polenta, Non au Couscous,Fiers de nos traditions.

Oui à la Polenta,
Non au Couscous,
Fiers de nos traditions.

On voit donc dans ce projet politique que des concepts qui paraissaient les plus innovateurs laissent finalement paraître des éléments de conservatisme et de fermeture au changement. C’est le cas aussi du discours sur la culture et l’identité européenne qui semble contredirel’exaltation des différences qu’on a rencontrée auparavant, en se basant sur l’exclusivisme et l’homogénéité ethnoculturelle

Construire l’Ami, construire l’Ennemi : entre tradition, christianisme, famille et Peuple de Padanie

Tract contre la reconnaissance des couples de même sexe

Tract contre la reconnaissance des couples de même sexe

La Ligue du Nord a beaucoup insisté pour insérer une référence aux racines chrétiennes dans le texte du « Traité établissant une Constitution pour l’Europe » de 2004. Pour faire face à la nouvelle menace mondiale du terrorisme islamique, l’identité européenne devrait être fondée clairement sur le christianisme. Cela passe par l’importance des valeurs chrétiennes comme valeurs fondamentales de la civilisation européenne et occidentale : parmi d’autres la solidarité et la conception traditionnelle de la famille comme cellule-base de la société.

On voit donc d’un coté l’exaltation des différences entre les peuples européens, des spécificités locales et régionales à sauvegarder par rapport à l’action homologuant des institutions communautaires. D’un autre coté une prise de position claire sur ce qui est en commun et qui doit être valorisé et reconnu aussi dans les textes fondateurs : l’héritage historique et culturel du christianisme. Même si cela peut sembler paradoxal, dans la réalité il y a une cohérence et des objectifs précis: protéger un groupe donné, notamment celui que la Ligue du Nord appelle « le Peuple padan », des influences externes. Dans le cas de l’identité européenne cette dynamique est évidente, car les références aux valeurs chrétiennes sont instrumentalisées pour poser des frontières culturelles et identifier sur cette base l’Ami avec qui partager, avec les limites qu’on a vus, notre passé et notre projets futurs ainsi que l’Ennemi à exclure (référence aux ouvrages de C.Schmitt faites par l’idéologue de la Ligue du Nord, prof. Gianfranco Miglio). L’identité européenne ainsi conçue est statique, fixée et ne laisse pas d’espace pour le dialogue avec l’autre.

Mettre des mots sur des impressions : conservateur, islamophobe, réactionnaire, anti-européiste

Ce raisonnement est bien visible quant on parle de l’élargissement de l’UE. La Ligue du Nord est fermement opposée à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne surtout pour éviter une « islamisation » de l’Europe et de l’Italie. La diversité culturelle donc, fondement de l’« Europe des Peuples », ne s’adresse qu’à un public présélectionné bien défini. Cela néglige la réalité de la situation actuelle, où en 2050 les citoyens européens de religion musulmane seront 1/5 de la population totale.

Si apparemment le projet politique de la Ligue du Nord pour l’Europe peut mettre en lumière des éléments d’innovation, à l’instar du dépassement de l’État-Nation et de la constitution d’un espace fédéral des Régions, on ne peut finalement que constater l’attitude conservatrice, même réactionnaire et sans aucun doute « anti-européiste » de ce projet exclusif, visant à préserver les divisions (et donc les conflits) entre les peuples européens. L’échange culturel est perçu comme une « contamination » externe.

Il est intéressant de se poser la question du futur de ce parti politique, enraciné dans une dimension locale et ayant des enjeux internes, dans le contexte d’européanisation des politiques publiques. La Ligue du Nord saura-t-elle se reformer pour jouer un rôle constructif dans le processus d’intégration européenne? L’alternative est facilement envisageable : sa marginalisation du parti du paysage politique italien et européen.

Andrea Chiarello

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