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Les élections politiques italiennes de 2013: quelques réflexions sur ces résultats surprenants

Giorgio Napolitano, Président de la République Italienne

Giorgio Napolitano, Président de la République Italienne

Les élections politiques en Italie, le week-end dernier, n’ont pas abouti à de clairs résultats. La coalition de centre-gauche de Pierluigi Bersani, qui depuis le début de la campagne électorale était donnée favorite, n’a obtenu qu’un avantage infime sur la coalition de centre-droit menée par Silvio Berlusconi (moins de 1% au Senato – Sénat – et seulement 0,41% à la Camera dei Deputati – la Chambre des Députés). En outre, le Movimento Cinque Stelle (Mouvement Cinq Etoiles) de Beppe Grillo s’est révélé bien plus fort que prévu, en atteignant presque 24% des votes au Sénat et plus de 25,5% à la Chambre des Députés. Par contre, la coalition de Mario Monti reste au-dessous du 10%, ce qui engendre des doutes importants sur sa capacité à peser au sein du nouveau Parlement.

Voici quelques réflexions sur ces résultats intéressants.

Il y a un fort vote protestataire. Trois facteurs le montrent : le taux d’abstention, le vote pour Grillo et la faiblesse des partis et coalitions traditionnels.

Premièrement, en ce qui concerne l’abstention, on note qu’elle a atteint un niveau record : presque 25% de l’électorat ne s’est pas déplacé, soit une augmentation de plus de 5 points par rapport aux élections de 2008. Cela reste très raisonnable, comparé à d’autres pays comme la France, mais pour les standards italiens, un pays où la participation électorale est d’habitude au-dessus de 80%, l’abstention est élevée.

Deuxièmement, ainsi qu’indiqué ci-dessus, le comédien et candidat populiste Beppe Grillo a atteint un résultat exceptionnel, supérieur à ce qui était annoncé, même si la tendance de l’opinion lui était clairement favorable. Les derniers sondages, deux semaines avant les élections (ils sont interdits pendant les deux dernières semaines, pour éviter qu’ils influencent l’opinion publique), lui donnaient entre 15 et 18%, et les sondages à la sortie des urnes publiés hier dès la clôture des bureaux de vote lui attribuaient entre 18 et 20% des voix. En conclusion, beaucoup d’électeurs ont décidé de voter Grillo sans avoir le courage de le soutenir ouvertement. L’on pourrait donc se demander si le vote pour Grillo est un avertissement pour les partis traditionnels ou si cette tendance soit destinée à durer tant que les revendications de ce mouvement ne seront satisfaites…

Troisièmement, les partis traditionnels (PdL et PD) et leurs coalitions ont littéralement failli par rapport aux dernières élections. Cela est vrai notamment pour le centre-droit, mais le centre-gauche n’a pas été épargné. Si les deux principales coalitions représentaient ensemble plus de trois quarts des votes en 2008, elles ont cette fois du mal à atteindre le seuil des 60%.

Il faut une réforme du système électoral. La loi actuelle, surnommée « porcellum », établit deux systèmes différents pour la Camera et pour le Senato. Pour la Camera, la première coalition obtient 55% des sièges (premio di maggioranza – prime de majorité), même si elle n’a que 30% des votes. Cela vise à assurer la stabilité de la majorité au sein de cette Chambre du Parlement. Au Sénat, en revanche, la prime de majorité est distribuée sur une base régionale, donc une coalition peut avoir un peu moins de votes au niveau national et quand même être majoritaire au Sénat si elle gagne dans les régions les plus grandes, comme la Lombardie, la Sicile et la Campanie. C’est pourquoi, aujourd’hui, le centre-gauche a une majorité confortable dans la Camera, tandis que le centre-droit a presque le même nombre de sénateurs que le centre-gauche. Il n’y a pas de possibilité de majorité absolue sans une alliance avec Grillo (exclue par le comédien lui-même) ou une grande coalition PdL-PD.

Tous les acteurs politiques sont d’accord sur le fait que la situation doit changer. La question est : comment ? En premier lieu, il semble clair que même si le but de la stabilité est noble, la prime de majorité dans la Camera devrait être réduite, car la distribution des sièges ne reflète pas correctement la répartition des voix. En deuxième lieu, il faudrait également changer les règles pour le Sénat, car c’est précisément la situation au sein de cette deuxième chambre qui rend l’Italie « ingouvernable » à l’heure actuelle (je nuancerai cette affirmation ci-dessous…). Il est légitime de tenir compte du poids respectif des différentes régions aux élections pour le Sénat, mais distribuer la prime de majorité seulement sur une base régionale est un principe à changer. L’on pourrait imaginer que la coalition qui gagne le plus de votes au Sénat au niveau national, ou alors la coalition qui gagne une majorité de régions, puisse également avoir une prime…

Une campagne n’est jamais gagnée d’avance. Le PD et son candidat Pierluigi Bersani étaient au centre de l’attention des médias pendant les primaires du centre-gauche, qui ont été gagnées par Bersani, un homme qui appartient à l’establishment du PD, contre Matteo Renzi, le jeune et dynamique maire de Florence. Après ces primaires, les sondages donnaient au centre-gauche un très large avantage sur le PdL et le Mouvement Cinq Etoiles (M5S = Movimento 5 Stelle). Mais, cela a conduit Bersani à gérer son avantage plutôt que de s’engager dans une vraie campagne. N’étant pas très charismatique, il n’est pas souvent apparu à la télévision, prétendument car il était sur les places italiennes avec le peuple. Mais en faisant cela, d’une part, il a laissé beaucoup d’espace dans les médias à Silvio Berlusconi et Mario Monti, et d’autre part, Beppe Grillo a réussi à attirer bien plus de gens à ses meetings. En outre, le PD a été affaibli par certains scandales, par exemple les problèmes de la banque italienne Monte dei Paschi di Siena, dont le siège est au cœur du territoire électoral du PD, qui n’a pas été capable de se défendre de manière crédible et efficace. Donc le résultat du centre-gauche a été la conséquence d’une campagne décevante. Peut-être qu’il est temps pour le PD de vraiment renouveler ses leaders et de promouvoir Matteo Renzi !

Berlusconi est un génie des campagnes électorales. De l’autre côté de l’espace politique, Silvio Berlusconi a réalisé un vrai miracle. Début décembre, son parti avait du mal à atteindre 12-14% des intentions de vote dans les sondages. Des primaires comme au centre-gauche étaient envisagées, mais aucun des candidats n’a réussi à s’illustrer et à susciter une dynamique. C’est pourquoi Berlusconi a été rappelé encore une fois par les leaders du PdL. Il a commencé par reconstituer l’alliance avec la Lega Nord (Ligue du Nord), le parti populiste et régionaliste du nord du pays. Puis il a mené une incroyable campagne dans les médias, étant notamment présent à un nombre incalculable d’émissions à la télévision. Je souligne que ce n’est pas (uniquement) parce qu’il est propriétaire de certains de ces médias ; en effet, Mario Monti était aussi très présent, d’après les statistiques publiées il y a deux semaines ! Quelques apparitions mémorables, comme son duel gagné contre le présentateur Michele Santoro, l’un de ses « ennemis », et quelques promesses très populaires (même si pas nécessairement réalistes), comme la restitution de l’impôt détesté IMU (une taxe immobilière) aux Italiens, l’ont aidé à renverser la tendance et à créer un élan qui a presque permis à la coalition de centre-droit de gagner les élections.

Même si je n’ai pas apprécié le ton parfois populiste de sa campagne, notamment sur l’UE, je ne peux qu’admirer la performance que peu de (ou aucun) leaders politiques auraient pu réaliser en moins de trois mois. En ce qui concerne le caractère populiste de ses idées, j’aimerais aussi renvoyer à l’étude de « Oxford Economics » pour le Corriere della Sera, qui montrait que le programme de Berlusconi était le meilleur pour l’emploi et la croissance future…mais il était toujours celui qui présentait les incertitudes les majeurs. Ce tableau résume l’étude :

La voix de la responsabilité n’a pas réussi à convaincre. Mario Monti, après quelques hésitations, a décidé de mener une coalition du centre. Alors qu’il était personnellement toujours très populaire malgré une année de sacrifices demandés au peuple italien, cette popularité ne s’est pas convertie en intentions de vote. De toute évidence, les Italiens voulaient une alternative et ont préféré écouter des promesses potentiellement irréalistes. Par ailleurs, certains ont critiqué la décision de Monti de s’allier avec Pier Ferdinando Casini et Gianfranco Fini. En effet, cela peut avoir endommagé sa prétention d’être une «force politique nouvelle», puisque ces deux leaders sont au Parlement depuis plus de vingt ans… Enfin, je regrette d’avoir à admettre que Monti était bien meilleur comme Professore, comme Premier ministre technocrate, que comme militant politique, malgré l’aide de quelques anciens membres de l’équipe de communication d’Obama.

Est-ce un vote contre l’Europe? Enrico Letta (PD) a affirmé que 55% des Italiens (en cumulant les résultats de Grillo et Berlusconi) avait voté contre l’Europe. Je ne le crois pas.

Tout d’abord, Berlusconi n’est pas vraiment anti-européen. Il est vrai qu’il a eu des mots forts contre « Bruxelles » et l’Allemagne (mais ça vaut aussi pour certains alliés de Bersani…), et il n’a pas hésité à utiliser l’UE comme un bouc-émissaire des problèmes de l’Italie, montrant ainsi une attitude populiste. Pour autant, je ne crois pas que le PdL soit fondamentalement anti-européen.

En ce qui concerne Grillo, j’ai des doutes sur le fait que ses électeurs aient été principalement motivés par les questions européennes. Grillo est un candidat populiste anti-européen, mais sa campagne reposait sur le rejet des partis politiques actuels, affectés par de multiples scandales (le Bunga Bunga, le cas de Monte dei Paschi di Siena, ou des accusations de liens avec la mafia, juste pour mentionner quelques points…). Donc, combiné à la hausse de l’abstention mentionnée ci-dessus, le vote pour Grillo montre plus une lassitude, voire un rejet du système politique en place, qu’un vote contre l’Europe.

Enfin, quelle pourrait être l’évolution de la situation? Certains dirigeants politiques ont annoncé qu’ils souhaitent la tenue de nouvelles élections dans un avenir proche, mais je crois que ce serait une grosse erreur. Tout d’abord, l’Italie resterait sans gouvernement pendant encore quelques mois, ce qui aurait une forte influence sur les marchés et sur la résolution de la crise dans la zone euro. Deuxièmement, la loi électorale doit d’abord être changée avant de retourner aux urnes. Sinon, il n’y a aucune raison que les résultats soient différents. Les électeurs pourraient même être encore davantage dégoûtés de la politique et le soutien à Grillo pourrait donc encore augmenter… Troisièmement, une élection coûte de l’argent et du temps, et l’Italie n’a ni l’un ni l’autre.

Ma solution préférée serait une grande coalition entre le centre-gauche, le centre-droit et Monti. Après tout, en Allemagne, la CDU et la SPD ont réussi à gouverner pendant 4 ans (2005-2009), sans trop de soucis! Ce governissimo pourrait être dirigé par un acteur extérieur (je pense à Luca Cordero di Montezemolo ou à Corrado Passera qui ont choisi de ne pas se porter candidats pour le centre). Les hommes politiques italiens de toutes les coalitions doivent faire preuve de responsabilité et s’allier pour voter les réformes nécessaires, au lieu de les saborder comme ils l’ont fait sous le gouvernement de Mario Monti. Pour la plupart d’entre eux, ce serait enfin une démonstration qu’ils peuvent être des hommes d’Etat. Et s’ils veulent vraiment revoter, qu’ils le fassent en 2015, après avoir approuvé quelques réformes vitales!

Pierre-Antoine KLETHI

Traduit par Andrea CHIARELLO

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