Identité, Culture et Échange/Le Citoyen

Les femmes, les inégalités et la crise

un-bebe-au-parlement_103
Cette année, le Parlement européen a décidé de dédier la journée internationale de la femme (8 mars) au thème « la réponse des femmes à la crise ». Une enquête Eurobaromètre a été conduite auprès d’un échantillon de plus de 25.000 Européens afin de mieux cerner la perception par les citoyens des inégalités entre hommes et femmes, de l’impact de la crise sur ces inégalités et des solutions qui leurs semblent les plus appropriées pour résoudre ce problème persistant. Cet article en présente les principaux résultats.

 

Comment les Européens perçoivent-ils les inégalités hommes-femmes ?

Les citoyens européens considèrent que l’écart salarial persistant entre hommes et femmes est la plus importante inégalité (38% de l’échantillon général / 39% de femmes), suivi par la violence contre les femmes et les difficultés plus importantes auxquelles les femmes doivent faire face pour concilier leurs vies professionnelle et privée (un problème davantage ressenti par les répondantes – 37% – que leurs homologues masculins – 31%). L’on note également que les femmes sont beaucoup plus sensibles au partage inégal des responsabilités et tâches au sein de la famille (30% contre 21% d’hommes). A l’autre bout de l’échelle, la persistance de stéréotypes sexistes n’est considérée comme une inégalité importante que par 15% des enquêtés.

Les différences de réponses en fonction de l’Etat membre sont également très intéressantes. La moitié des Français, Autrichiens et Suédois nomment l’écart salarial comme inégalité majeure, alors que moins de 30% des Irlandais, Italiens, Lituaniens, Grecs et Roumains (23% pour ces derniers) le font. De plus, plus de la moitié des répondants portugais (52%) et 49% des enquêtés suédois et espagnols, ainsi que 46% des Italiens et Roumains font référence à la violence contre les femmes, ce qui n’est le cas que de 20% des Néerlandais, Allemands et Polonais. Enfin, s’agissant des difficultés plus importantes à concilier vie privée et vie professionnelle, le problème est perçu plus sensiblement en Allemagne, en Autriche et au Luxembourg, tandis que les répondants roumains, chypriotes, suédois, britanniques et irlandais y accordent relativement moins d’importance. Ces résultats pourraient bien refléter différentes cultures et pratiques dans l’UE, tant en ce qui concerne la promotion de l’égalité hommes-femmes, en général, qu’en matière de facilitation de l’accès des femmes au marché du travail, en particulier.

L’âge des femmes répondantes influence également leurs réponses : les jeunes femmes sont davantage sensibles aux difficultés à réconcilier vies professionnelle et familiale, tandis que les femmes plus âgées se sentent davantage concernées par les écarts de salaires, un thème qui prend effectivement de l’importance avec l’âge.

Enfin, il vaut la peine de noter que les Européens nomment les trois mêmes inégalités principales entre hommes et femmes lorsqu’ils sont interrogés sur les inégalités ayant le plus empiré à cause de la crise. Les difficultés plus importantes à concilier vie privée et vie professionnelle sont même la première réponse des femmes ayant participé à l’enquête.

Quel est l’impact perçu de la crise sur le marché du travail ?

Pour les citoyens européens, les conséquences majeures de la crise sur le marché du travail sont l’entrée plus tardive des jeunes diplômés sur le marché du travail (46% total / 49% femmes), le développement des emplois précaires (42%) et le fait que certaines personnes travaillent à des postes qui ne correspondent pas à leur niveau de diplôme (un problème perçu davantage par les femmes – 38% – que les hommes – 35%). Curieusement, en contraste avec les réponses présentées ci-dessus, les difficultés à réconcilier vies privée et professionnelle et les écarts de salaire entre hommes et femmes sont les deux conséquences les moins citées par les répondants.

Au niveau national, 60% ou plus d’Espagnols, Portugais, Danois et Lettons citent le problème de l’entrée plus tardive des jeunes diplômés sur le marché du travail, contre moins de 30% de Maltais, Bulgares, Autrichiens et Allemands (20% pour ces derniers). L’accroissement des emplois précaires est particulièrement ressenti par les Néerlandais, Tchèques, Italiens et Français (tous à plus de 50%), mais beaucoup moins par les ressortissants baltes (moins de 20%). Enfin, le fait que certaines personnes occupent des emplois ne correspondant pas à leur niveau de diplôme est une préoccupation majeure en Lettonie (52%), en Slovaquie, aux Pays-Bas (44% chacun) et au Portugal (43%). Au contraire, seuls 16% des Finlandais et 25% des Suédois y font référence. Pour les autres pays, les pourcentages varient entre 30 et 40%

Ce dernier problème est également le plus ressenti par les jeunes Européennes (15-24 ans), tandis que le développement des emplois précaires est un sujet d’inquiétude surtout pour les femmes d’âge intermédiaire. L’entrée plus tardive des jeunes diplômés sur le marché du travail est relevée surtout par les femmes les plus jeunes et les plus âgées (15-24 et +55 ans).

Quelles doivent être les priorités en cette période de crise ?

Une majorité écrasante des 2/3 cite l’emploi et la lutte contre le chômage, notamment des jeunes, comme principale priorité. 72% des femmes et 60% des hommes répondent ainsi. Suivent ensuite  l’investissement dans l’éducation et la formation, cité par 42% des répondants (45% des femmes) et, bien plus loin, l’investissement dans la recherche et le développement (R&D) (27% total ; seulement 22% de femmes, qui sont 26% à être préoccupées par le pouvoir d’achat et la nécessité de combattre l’inflation). Les retraites, la régulation des marchés financiers, l’investissement dans l’environnement et la création d’emplois verts, et le logement ne sont nommés que par moins de 20% des répondants.

Plus de ¾ des Lettons, Polonais et Hongrois citent l’emploi et la lutte contre le chômage comme principale priorité, tandis que moins de 60% des répondants belges et luxembourgeois le font. Cependant, cette priorité arrive en première position dans tous les Etats membres. En ce qui concerne l’investissement dans l’éducation et la formation, cette priorité est citée par plus de 50% des Britanniques, Allemands et Espagnols, alors que les Grecs et les Slovènes (28% chacun) s’en préoccupent bien moins. S’agissant de l’investissement dans la R&D, les pays où les répondants y sont le plus sensibles sont l’Espagne, l’Italie et le Danemark, tandis que les Estoniens, Maltais et Hongrois sont ceux qui y accordent le moins d’importance.

Les réponses à cette question sont relativement homogènes à travers les diverses catégories d’âge des femmes ayant répondu à l’enquête.

La perception des différences de critère de recrutement entre hommes et femmes

Ce thème est important, dans la mesure où il pourrait contribuer à expliquer les différences de traitement entre hommes et femmes au travail.

Il ressort des résultats que, selon les citoyens européens, les trois principaux critères de recrutement des femmes seraient le fait d’avoir des enfants ou non (49% du total, mais 54% des femmes sont de cet avis, contre seulement 43% des hommes), la flexibilité en matière d’horaires de travail (35% du total) et l’apparence physique (33%). Au contraire, des critères tels que les compétences linguistiques ou informatiques, l’expérience professionnelle ou la capacité d’adaptation sont les moins cités. Il existe donc une forte perception que les femmes ne seraient pas recrutées sur la base de leurs compétences et performances !

Il en irait différemment des hommes, pour lesquels deux des trois critères retenus ci-dessus (le fait d’avoir des enfants et l’apparence physique) sont les moins cités, tandis que les principaux critères de recrutement seraient l’expérience professionnelle (40%), le niveau de diplôme (38%), la mobilité, par exemple être prêt à aller travailler à l’étranger (31% du total, mais seulement 27% des femmes, contre 35% des hommes, donnent cette réponse) et la flexibilité en matière d’horaires de travail (31% du total aussi).

Revenons aux femmes et intéressons-nous aux données nationales. L’importance du critère d’avoir des enfants est perçue de manière très différente selon les pays : dans huit Etats membres (CZ, HU, AT, DE, FR, IE, UK, SE), plus de la moitié des répondants citent ce critère de recrutement, alors que moins de 30% des Finlandais, Bulgares, Cypriotes et Roumains le trouvent important. Le critère de la flexibilité des horaires de travail suscite également d’importantes différences de perception : les Hollandais (52%), Autrichiens, Polonais, Allemands et Britanniques y sont le plus sensible, contre moins de 20% des ressortissants baltes, bulgares, roumains et chypriotes. Enfin, l’apparence physique est jugée importante surtout en Grèce, Roumanie et Bulgarie, mais beaucoup moins au Danemark, en Estonie, en Suède et en Irlande.

Sans surprise, le critère d’avoir des enfants est le plus cité par les femmes âgées de 25 à 39 ans, c’est-à-dire celles qui sont le plus susceptible d’être confrontées au problème, même si les répondantes des autres catégories d’âge placent également ce critère au premier rang. Les 25-39 ans sont également celles qui citent le plus la flexibilité en termes d’horaires de travail. Enfin, l’apparence physique est citée de manière à peu près égale par toutes les femmes.

Pour améliorer la situation, comment promouvoir le travail ?

La question est : comment mettre plus de personnes au travail et leur permettre de continuer à travailler plus longtemps ?

Promouvoir la formation continue des personnes au travail est considérée comme une mesure très ou plutôt efficace par 85% des répondants (87% de femmes), suivie par l’idée de rendre les structures de garde d’enfants plus abordables (80% du total ; les femmes semblent y être plus sensibles, 49% considérant cette mesure très efficace contre seulement 41% des hommes) et l’augmentation de la disponibilité de structures de garde d’enfants (79% du total, avec une distribution des réponses par sexe similaire à celle pour la mesure précédente). Soutenir les personnes désireuses de lancer leur propre entreprise est également une mesure soutenue par plus de ¾ des répondants. En revanche, faciliter le fait de pouvoir travailler à l’étranger n’est pas vraiment vu comme une mesure efficace pour améliorer la situation (un nombre égal de répondants pense que la mesure est très ou plutôt efficace ou le contraire).

La promotion de la formation continue est particulièrement importante pour les Maltais, les Italiens et les Autrichiens, tandis que les Hongrois (19%) ne semblent pas croire à cette solution. Les Maltais et les Italiens plébiscitent également un meilleur accès aux structures de garde d’enfant, à l’inverse des Hongrois, des Scandinaves et des Polonais. Le coût de ces structures est un sujet de préoccupation également en Irlande. S’agissant du soutien aux personnes souhaitant créer leur propre entreprise, l’idée est très populaire en Italie et à Malte, ainsi qu’en Espagne dans une légèrement moindre mesure. Là-aussi, les Hongrois ne semblent pas convaincus…

En ce qui concerne la distribution des réponses en fonction de l’âge des répondantes, l’on constate que la formation continue gagne en popularité avec l’âge (48% des 15-24 ans et 56% des +55 ans considèrent que cette mesure serait très efficace). Les femmes de plus de 25 ans sont également plus sensibles à l’accès aux structures de garde pour enfants. Le soutien aux personnes souhaitant lancer leur propre entreprise (par exemple, par des mesures de micro-crédit) attire un taux de réponse favorable homogène. Enfin, les jeunes femmes de 15-24 ans sont significativement plus confiantes en l’idée de faciliter la possibilité de travailler à l’étranger (25% pensent que ce serait très efficace, contre 14-16% pour les autres catégories d’âge).

Enfin, à quelle inégalité entre hommes et femmes devraient s’attaquer en priorité les candidats aux prochaines élections européennes de juin 2014 ?

Ici, les répondants ne pouvaient nommer qu’une seule réponse. En cohérence avec les résultats présentés au début de l’article, les trois inégalités les plus citées sont les écarts de salaire (21% du total ; 23% des femmes), les violences contre les femmes (16%) et les difficultés plus importantes qu’ont les femmes pour concilier vie professionnelle et vie privée (16% du total aussi, mais 18% des femmes citent cette inégalité).

Plus d’un tiers des Autrichiens choisissent le thème des inégalités salariales, contre moins de 15% des citoyens grecs, espagnols, maltais et roumains. 23% des répondants italiens et espagnols souhaitent que les futurs élus se concentrent prioritairement sur les violences contre les femmes, tandis que moins de 10% des Estoniens, Lettons et Luxembourgeois le désirent. Enfin, les difficultés à concilier vies familiale et professionnelle sont une priorité surtout pour les Allemands, Luxembourgeois et Maltais, tandis que seulement 8% des Suédois en font leur priorité.

Les jeunes femmes (15-24 ans) sont les plus sensibles à la violence contre les femmes et les moins sensibles aux écarts de salaire (qui ne sont probablement pas encore significatifs à leur âge). L’on observe également que les femmes entre 25 et 54 ans sont significativement davantage enclines à mentionner les difficultés à réconcilier vie privée et vie professionnelle comme priorité.

                                                                    Conclusion

 Cette étude quantitative montre des résultats intéressants et permet diverses analyses en fournissant des données par Etat membre, mais aussi par catégorie d’âge, en fonction e l’occupation (données non analysées dans cet article) et de la situation familiale (données également non analysées ici). L’on observe des différences de perception entre hommes et femmes sur certains thèmes, mais elles ne me semblent pas insurmontables. En revanche, les différences entre les répondants de divers Etats membres sont parfois énormes et ici se trouve peut-être une clé pour améliorer une stratégie européenne en faveur de l’égalité entre hommes et femmes : il faut prendre en compte les diverses cultures et traditions nationales : chaque mesure doit être mieux ciblée, afin de s’attaquer à des problèmes précis affectant de manière spécifique tel ou tel pays, tel ou tel marché du travail.

Pierre-Antoine KLETHI

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s