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Habemus Napolitano : Vers la fin de la tragi-comédie politique en Italie ?

Giorgio Napolitano, Président de la République Italienne

Giorgio Napolitano, Président de la République Italienne

Près de deux mois après les élections législatives, l’Italie n’a toujours pas de gouvernement. Cependant, la réélection surprise, au milieu d’une grande confusion, de Giorgio Napolitano au poste de Président de la République pourrait mener à des évolutions rapides et à une sortie (au moins temporaire) de la crise politique qui secoue le pays. Ironie du sort ou clairvoyance : nous avions illustré notre article du 26 février dernier, sur les résultats des élections italiennes, avec la photo de Giorgio Napolitano !

 

Commençons par rappeler les résultats de ces élections législatives, qui  n’avaient pas abouti à une claire majorité. La coalition de gauche menée par Pierluigi Bersani l’avait emporté sur le fil, tant à la Chambre des Députés qu’au Sénat, sur la coalition de centre-droit guidée par l’inoxydable Silvio Berlusconi. Par ailleurs, le Mouvement Cinq Etoiles (M5S, selon l’abréviation italienne) avait réalisé un score bien supérieur aux prévisions des sondages, attirant autour de 25% des votes. Au contraire, la proposition politique centriste de Mario Monti et de sa liste Scelta Civica n’avait pas convaincu, attirant moins de 10% des voix.

Si, en vertu de la prime majoritaire au niveau national, la coalition Bersani disposait de la majorité absolue à la Chambre des Députés, il n’en était pas de même au Sénat où, même avec l’apport de Scelta Civica, la gauche ne pouvait atteindre la majorité absolue. Les scénarios pré-élections étant rendus caducs par les résultats, il convenait donc d’explorer de nouvelles alliances…

I/ La tentative de former un gouvernement

Le Partito Democratico (PD) et ses allié de gauche étaient opposés à la formation d’une grande coalition avec le centre-droit de Silvio Berlusconi, leur ennemi juré, par ailleurs aux prises avec la justice dans le cadre de divers procès (Ruby, Mediaset, etc.).

A l’inverse, le Popolo’ della Libertà (PdL) de Silvio Berlusconi et son allié de la Lega Nord (guidée par Roberto Maroni, vainqueur des élections régionales en Lombardie) s’exprimaient en faveur d’une grande coalition, cherchant ainsi à se replacer au centre du jeu politique et à donner une image de responsabilité, ce que j’avais salué dans notre article du 26 février.

Scelta Civica préférait également l’hypothèse d’une grande coalition, sous réserve que le PdL soit impliqué.

Enfin, le M5S, qui a souvent des comportements de tendance fasciste, réclamait un « gouvernement à 5 étoiles » et refusait tout soutien à un autre gouvernement. La seule concession exprimée par ces novices de la politique et leur gourou, le bloggeur et comédien Beppe Grillo, était qu’ils voteraient les lois reflétant les divers points mentionnés dans leur programme (de tendance populiste, insistant sur la réduction des coûts de la politique – ce qui est une bonne idée –, mais ne contenant pas grand-chose pour stabiliser la situation économique et relancer la croissance).

Après l’élection des Présidents des deux chambres (Laura Boldrini (SEL) à la Chambre et Piero Grasso (PD) au Sénat) et après avoir consulté les forces politiques représentées au Parlement, Giorgio Napolitano accorda à Pierluigi Bersani, le « vainqueur-perdant » des élections, un « pre-incarico », c’est-à-dire une espèce de mandat exploratoire pour vérifier la possibilité de former une majorité claire au Sénat. Après avoir consulté les forces politiques, les syndicats et la société civile, Bersani finit par reconnaître son échec au bout d’une semaine et remettre son mandat au Président Napolitano. Cette phase était déjà marquée par des tensions au sein du PD, Matteo Renzi, le jeune maire de Florence (et perdant des primaires du PD face à Pierluigi Bersani, en octobre dernier), qualifiant les consultations en streaming avec le M5S d’humiliation pour Bersani…

Pour ne rien arranger, le septennat de Giorgio Napolitano arrivait à son terme le 15 mai. Or, durant les six mois qui précèdent la fin du mandat, il y a le « semestre blanc » (semestre bianco) au cours duquel le Président ne peut faire usage de son pouvoir de dissolution du Parlement. En l’absence d’un accord sur le gouvernement, il fallait donc attendre l’élection d’un nouveau Chef de l’Etat, ce qui arrangeait d’ailleurs le PD, puisque Napolitano, à la grande irritation de Bersani, semblait favoriser la formation d’un gouvernement de grande coalition (governo di larghe intese).

Le PdL liait la question de l’élection du nouveau Président de la République à celle de la formation du gouvernement, tandis que le PD le refusait absolument, n’assouplissant pas du tout ses préjugés vis-à-vis de la coalition de Silvio Berlusconi. La situation était donc bloquée.

II/ La tragédie menant à la réélection de Napolitano

Tandis que les grands partis peinaient à s’accorder sur un candidat de rassemblement, opposant de multiples vetos aux propositions de l’autre camp, le M5S prétendait organiser un choix démocratique avec ses Quirinarie. Quelques dizaines de milliers d’activistes du mouvement purent, dans un premier temps, proposer une liste de dix noms, avant de voter pour un seul nom, dans un second temps. Grillo continue de présenter cela comme de « l’hyper-démocratie », mais 30 à 40.000 personnes ne sauraient s’arroger le droit de prétendre représenter la majorité des Italiens. S’ajoute à cela que le candidat finalement retenu, Stefano Rodotà, un constitutionnaliste de 80 ans issu de la gauche, n’était arrivé que troisième, mais les deux premiers candidats s’étaient désistés.

A la veille du premier tour, le PD et le PdL se mirent finalement d’accord sur le nom de Franco Marini, ancien dirigeant du syndicat catholique CISL. Mais une partie du PD dénonça immédiatement ce choix, les uns (Renzi) car Marini n’avait pas obtenu la confiance des électeurs aux élections, les autres (la gauche du PD) en raison de l’opposition à tout accord avec Berlusconi.

Rappelons les règles : lors des trois premiers tours, pour être élu, un candidat doit obtenir la majorité des 2/3 des 1007 grands électeurs (députés, sénateurs et des représentants des régions). A partir du 4ème tour, la majorité simple (504 voix) suffit.

Le jeudi 18 avril commença l’élection du Président de la République, qui allait transformer le paysage politique italien. Ce qui semblait une formalité sur le papier se convertit en un premier grave échec, puisqu’à cause des divisions du PD, Marini n’obtint pas la majorité des 2/3. L’après-midi, les principaux groupes décidèrent donc de voter blanc, pour se donner du temps.

Le vendredi, le PD tenta de se rassembler autour de l’un de ses fondateurs et d’imposer Romano Prodi lors du vote de l’après-midi (qui ne nécessitait plus que la majorité simple des voix), après l’avoir choisi à l’unanimité par acclamation le matin. Pour réussir, le PD comptait séduire quelques élus du M5S ou de Scelta Civica. Mais le projet échoua lamentablement : non seulement le M5S et Scelta Civica se montrèrent unis sur leurs candidats respectifs (Stefano Rodotà et Annamaria Cancellieri, l’actuelle Ministre de l’Intérieur), tandis que le PdL ne participait pas au vote (par protestation contre la violation du pacte par le PD), mais 101 grands électeurs du PD firent défaut, une « trahison » dans les mots du secrétaire du parti Bersani, qui remit sa démission quelques minutes après que Rosy Bindi, la Présidente du parti, ait fait de même. Notons aussi que Rodotà et Cancellieri avaient obtenu plus de voix que celles de leurs camps respectifs. A ce moment, Annamaria Cancellieri semblait la nouvelle favorite pour succéder à Napolitano.

Samedi matin, tandis que se déroulait le cinquième scrutin (inutile, le PD et Scelta Civica ayant choisi le vote blanc et le PdL ne participant toujours pas), Bersani, Berlusconi, Maroni et Monti se succédèrent au Quirinal pour supplier Napolitano d’accepter d’être réélu pour mettre fin à la situation d’extrême confusion qui régnait alors, notamment à gauche. Celui-ci accepta, à la condition que les partis assument leurs responsabilités.

L’après-midi, lors du sixième scrutin, Napolitano fut réélu avec 738 voix (une cinquantaine de moins que le total qu’il aurait dû obtenir, si tous ses soutiens supposés avaient voté pour lui) par une coalition composée du PD, du PdL, de Scelta Civica et de la Lega Nord. Pendant et après le vote, la tension demeura très forte devant le Parlement, où des sympathisants du M5S, des communistes et des déçus du PD manifestaient contre la réélection de Napolitano et en soutien de Rodotà.

Le soir même, toute la direction du PD démissionna. Il est probable que ce dénouement signe la fin de l’alliance du PD avec SEL de Nichi Vendola et, même, la division du PD. Fabrizio Barca (ministre de Monti et membre de l’aile gauche du PD) et Nichi Vendola s’orientent vers la création d’un parti très à gauche, tandis que le reste du PD devrait se rassembler derrière Matteo Renzi et poursuivre une politique de centre-gauche.

III/ Enfin un gouvernement ?

Après avoir parlé de coup d’Etat et annoncé son arrivée à Rome (donnant l’image d’une « marche sur Rome »), Beppe Grillo reportait la manifestation du M5S au dimanche pour éviter toute violence, alors que la tension demeurait forte autour du Parlement. Finalement, la manifestation fut un semi-échec, ce qui n’empêchait pas Grillo de parler de « mort de la République » sur son blog.

Aujourd’hui, lundi 22 avril, Giorgio Napolitano prêtera serment à 17 heures pour un second mandat. Il disposera ainsi de l’ensemble de ses pouvoirs (même si, a priori, il ne souhaite pas utiliser l’arme de la dissolution). Puis il entamera immédiatement des consultations en vue de la formation d’un gouvernement qui devrait être de grande coalition, avec peut-être l’ajout de quelques ministres experts apolitiques.

La base du programme de gouvernement devrait être les points identifiés par les 10 sages répartis en deux commissions qui avaient remis leurs conclusions à Napolitano il y a une douzaine de jours.

A l’heure actuelle, il est fort possible que l’Italie ait enfin un nouveau gouvernement d’ici la fin de la semaine. Les favoris pour le poste de Président du Conseil sont Giuliano Amato (ancien Président du Conseil ; membre du PD), malgré l’opposition de la Lega Nord, et Enrico Letta (vice-secrétaire démissionnaire du PD). Il devrait s’agir d’un gouvernement de grande coalition qui devrait durer au moins pour quelques mois (même si je préférerais davantage… au moins 2 ans), le temps d’adopter des réformes économiques et institutionnelles urgentes. La solution que nous prônions dans notre article du 26 février (et qui est également soutenue par des médias italiens comme le très sérieux Corriere della Sera) s’apprête donc, semble-t-il, à devenir réalité !

Quant au PD, il s’oriente vers une « refondation » (selon l’expression de Renzi). Il risque de perdre quelques éléments sur sa gauche, mais le reste du parti devrait s’aligner sur l’unique homme qui peut le sauver : Matteo Renzi ! De son côté, Silvio Berlusconi, qui a une nouvelle fois parfaitement manœuvré, reste dans l’arène politique et a le sourire…

 

Pierre-Antoine KLETHI

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