États

Espagne : sentir la crise et passer son chemin

La centaine de touristes qui se pressent en cette matinée pour photographier l’Alhambra depuis le mirador San Nicolas sentent-ils seulement l’Espagne suffoquer ? Voient-ils qu’ici aussi, à Grenade, plus d’un jeune sur deux est au chômage ? Perçoivent-ils les appels des Indignados, qui retentissent depuis 2 ans déjà ?

L'Alhambra de Grenade et la Sierra Nevada. Andalousie. Espagne. Avril 2013.

Face à ce paysage splendide, où le monument le plus visité d’Espagne se détache de la Sierra Nevada encore enneigée, oui, il est facile pour un touriste d’oublier la crise qui frappe l’Espagne. Peut-on seulement le lui reprocher ? Après tout, il voyage souvent pour oublier ses propres soucis… Et puis, le tourisme est justement un moyen de faire vivre l’économie locale.

Oui, mais.

Prenez ce panneau rouge indiquant « stop desahucios », autrement dit « non aux expulsions », accroché là, aux balcons. Qui le voit ? Qui le comprend ? Qui le vit ?

« Plus de 4000 familles visées par une procédure d’expulsion », peut-on lire ce jour-là en page 8 de Granda Hoy, le quotidien local. Et le journal de poursuivre : « Grenade est, avec Malaga, la province d’Andalousie où le plus grand nombre d’ordres d’expulsions a été prononcé l’année dernière ».

Mais où sont tous ces gens mis à la porte ? Peut-être s’agit-il de ces jeunes hommes qui viennent quotidiennement me demander un peu de monnaie en pleine rue ? Ou encore de ceux-là, qui semblent s’habiller en sortant de leur tente, planté de l’autre côté de la rivière au pied de l’Alhambra ? Ou peut-être remplissent-ils illégalement ces appartements vides « à louer » ou « à vendre », quand ils ne sont pas entassés chez un frère, une tante, ou un ami qui leur offre l’hospitalité, solidarité familiale oblige.

Le touriste, lui, prend en photo toutes ces belles façades.

Dans l'Albaicín à Grenade. Andalousie. Espagne. Avril 2013.

Il ne remarque pas non plus ce groupe de personnes, réunies en fin d’après-midi à l’ombre des tilleuls de la Plaza Nueva. Chacun reçoit quelques pièces de monnaie, en quantité identique. On discute. Peut-être s’agit-il de s’organiser pour empêcher l’expulsion de l’un d’eux. Peut-être sont-ils simplement venus chercher là du réconfort. Ou, peut-être encore, s’interrogent-il sur ce qu’ils vont bien pouvoir faire de ces quelques sous.

Derrière eux, le touriste, européen ou asiatique, saute dans ce taxi hybride à destination de l’aéroport, de l’Alhambra, ou de son hôtel.

C’est d’ailleurs depuis la chambre de ma pension que ces bruits de casserole m’interpellent. Ils se font de plus en plus insistants, et de jeunes voix mêlent leurs cris aux timbres sourds de ces percussions improvisées. Los Indignados. Ils viennent du campus universitaire et se dirigent vers le centre-ville. Scène banale pour les Grenadins, comme pour tout Espagnol.

Le touriste que je suis reprend sa sieste dès lors que le tintamarre s’est éloigné.

3

La nuit encore fraiche en cette saison est tombée sur la vieille ville. Les 80 000 étudiants de l’une des plus grandes universités espagnoles sont de sortie. Mais je comprends vite qu’ils ne participent pas tous à la fête, quand une, deux, puis trois charmantes demoiselles me proposent, en l’espace de quelques minutes, des bons de réductions pour m’inciter à aller passer la soirée dans ce bar plutôt que dans celui-ci. La communication peut se faire selon mon envie, en espagnol, anglais, français, italien ou allemand… Job étudiant ? Job à « plein temps » ?

Peu importe. Il n’est pas si difficile pour le touriste de comprendre que les murs de cette cité magnifique et les visages encore souriants de ses habitants cachent pourtant une réalité bien triste.

Mais pour l’heure, je rentre en France et les asiatiques en Asie. Après tout, je ne suis qu’un touriste parmi d’autres.

Esteban Wendling

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