États non-membres

Cengiz Aktar, patriote turc et français, européen et confiant – Entretien

Cengiz Aktar

Au moment où la Turquie connaît une certaine turbulence, voici quelques clés pour comprendre la place de la Turquie… en Europe. Comment est perçue l’Union européenne en dehors de ses murs ? Qu’est-ce qu’être pro-européen en Turquie ? Cengiz Aktar nous livre les logiques de son soutien à l’Union européenne. Professeur d’études européennes à l’université de Bahçeşehir (à Beşiktaş, Istanbul), ancien directeur des Nations Unies, il est actuellement chroniqueur (pour le journal Taraf, et pour Today’s Zaman) . L’entretien a eu lieu dans son bureau à l’université Bahçeşehir, le 28 février 2013.

Quel a été votre parcours professionnel ?

Je suis un ancien directeur des Nations Unies ; j’ai travaillé au Commissariat aux réfugiés et au programme des Nations Unies pour le développement de longues années. J’ai travaillé en Afrique, en en Asie. Et au cours de ces années, les dix dernières années en fait, je me suis… les dix dernières années de ma carrières onusienne, n’est-ce pas, je me suis spécialisé sur les questions européennes ; en particulier sur ce que l’on appelait à l’époque « le troisième pilier », c’est-à-dire justice et affaires intérieures, de par mon chapeau « réfugiés ». Et donc, de fil en aiguille, je me suis spécialisé sur la politique de l’élargissement de l’Union européenne. Après, j’ai quitté les Nations Unies, j’ai opté pour une retraite anticipée pour revenir à l’université, et enseigner, donc, les politiques européennes. Je suis responsable du département d’études européennes dans cette université. Et je suis chroniqueur… A la radio, à la télé. Je tiens deux chroniques par semaine. J’écris dans Taraf, et aussi dans Today’s Zaman, qui est un journal en Anglais. Je m’intéresse aussi aux politiques de mémoire, comme on dit. Je suis très impliqué dans les questions des droits des minorités en Turquie.

Comment définiriez-vous l’Union européenne ?

D’abord, c’est un projet unique au monde. C’est un projet exceptionnel, c’est une recherche pour la paix. Quand l’Europe démarre en 1945, les gens n’ont qu’un seul mot à la bouche, c’est : « plus jamais ça ! ». C’est-à-dire, plus jamais la guerre. En fait, à quelques nuances près, en cela c’est un projet vraiment réussi. L’Europe ne fait plus la guerre, alors que les Nations européennes, les États européens passaient leur temps à guerroyer, et ce n’est plus le cas. En cela, c’est un succès phénoménal, historique, unique au monde. Il était une époque où l’Europe faisait tâche d’huile, ou alors servait d’exemple : ce n’est plus le cas. Je ne souhaite que le retour du modèle européen, au moins dans son entourage immédiat. Ça prendra du temps, mais ce n’est pas un projet terminé, l’Europe, n’est-ce pas, c’est un projet en cours. Et c’est ça qui est bien avec l’Europe.

Est-ce que vous soutenez l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ?

Je suis l’un des avocats de l’adhésion de la Turquie à l’Europe ! Pour la Turquie, mais aussi pour l’Europe. Ce n’est pas une relation à sens unique, au contraire, c’est vraiment une vraie relation, à double sens, un vrai partenariat. Et ça prendra le temps que ça prendra, mais je crois que la fin, at the end of the day, comme on dit en Anglais, la Turquie sera membre de l’Union européenne. Je reste convaincu de la fin du processus. Je vous ai parlé de l’intérêt : c’est un intérêt évident pour la Turquie. La Turquie se transforme, se démocratise, s’enrichit en contact avec l’Europe. En l’Europe, par contre, et bien on n’évalue pas encore à sa propre valeur le partenariat avec la Turquie. Les économistes pensent immédiatement à la plus-value turque par rapport à ses attributs en tant que pays en développement, nouveau Tigre, BRIC et caetera. Mais il n’y a pas que ça. Ce n’est pas suffisant. Il y a aussi ne Turquie musulmane, avec tout ce qu’elle représente comme différences, qui va coexister avec l’Europe. Et ça, c’est quelque chose d’important pour l’Europe, avant tout, parce que l’Europe n’a jamais vécu à un pied d’égalité avec l’Islam, et a beaucoup de mal à coexister avec l’Islam, ne sait pas comment coexister, pas seulement avec l’Islam, avec d’autres religions d’ailleurs. On sait ce qui est arrivé aux Juifs. Donc moi je vois dans l’arrivée de la Turquie une étape de la thérapie européenne, n’est-ce pas, pour la coexistence. Ça ne va pas être facile, ça prendra du temps, parce que dans les esprits, ce n’est pas ça. Le Musulman ne représente qu’un subalterne, un ex-colonisé, n’est-ce pas. Jamais un partenaire avec lequel on discute, on fait des choses ensembles… Donc ça prendra le temps que ça prendra, encore une fois. Mais à mon avis, on est sur la bonne voie, malgré toutes les embûches qui sont sur le chemin de l’adhésion de la Turquie.

Et comment changer, alors, cet esprit européen envers la Turquie ?

Donner le temps au temps, comme le disait le président Mitterrand. Il faut faire de la pédagogie ; il faut éviter le populisme à la façon de Nicolas Sarkozy… Il faut vraiment de la pédagogie. Les gens connaissent mal la Turquie, le Moyen Orient, le monde Arabe. Mais la proximité est telle que l’Europe ne pourra pas survivre en ignorant son voisinage immédiat ; et son voisinage immédiat est le Moyen Orient, est l’Afrique du Nord. Donc c’est impératif pour l’Europe de chercher les moyens de composer à pied d’égalité avec ces pays. Surtout dans la période actuelle, où l’époque postcoloniale est terminée. On est dans l’époque post-postcoloniale, n’est-ce pas, où ces pays cherchent à se prendre en main, ne se considèrent plus comme les reliquats ou les avatars de l’Europe, mais cherchent à s’affirmer, en tant que tel, comme ils sont dans la région. Je parle de la Tunisie, du Maroc, Algérie, et caetera. Je crois que c’est un processus long, mais quand on dit « pédagogie », on pense forcément à la mentalité, et la mentalité c’est la chose qui change le plus lentement possible.

Est-ce que vous avez toujours soutenu cette adhésion de la Turquie à l’Europe ?

Oui, tout à fait, je n’ai pas changé d’avis. Raymond Barre était mon professeur dans les années 70 à Paris en France. Depuis ce temps-là, je suis pro-européen. Et qui dit pro-européen, est ou devrait être pro-adhésion de la Turquie, disons-le comme ça.

Est-ce qu’il y a des temps fort des négociations qui vous viennent à l’esprit ?

Des temps forts ? Il y en a eu pleins ! L’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est une affaire tellement vieille ! Ça commencé le 31 juillet 1959. Parmi les décideurs politiques d’aujourd’hui, il y en a probablement beaucoup qui n’étaient pas nés à cette époque-là. C’est une longue affaire. Les temps forts ? Je pense, 1963, lorsque l’accord d’Ankara a été signé ; 1995 lorsque l’Union douanière a démarré ; 99, bien sûr, lorsque les Européens de l’Est ont dû affirmer, ou réaffirmer la candidature de la Turquie ; 2004 lorsqu’ils ont décidé que la Turquie, finalement, pouvait aller dans la dernière phase de l’adhésion, à savoir les négociations d’adhésions. Donc voilà les vrais temps forts de ce long chemin.

Est-ce que vous pensez que cette candidature pourrait avoir un impact sur la souveraineté turque ?

Chaque adhésion implique que l’État qui adhère à l’Union européenne se délaisse de certaines prérogatives nationales. C’est ça le fonctionnement de l’Europe fédérale. Donc, forcément, comme tous les membres, la Turquie partagera le pouvoir à Bruxelles, et forcément, elle devra transférer une partie de son pouvoir régalien national à Bruxelles. C’est la règle du jeu.

Et est-ce que vous pensez que ces négociations pourraient avoir un impact sur la morale, les valeurs turques ?

La Turquie est suffisamment occidentale pour connaître la règle du jeu. C’est vrai que c’est une jeune nation. Relativement jeune. L’idée de Nation n’a que 100 ans en Turquie. C’est un pays en développement, son économie est en train de boomer. C’est vrai que c’est un pays important, connu dans la région, qui a des ambitions régionales, voir même plus loin. C’est vrai que politiquement, il peut y avoir cette tentation du cavalier seul. Mais je crois que très vite, ceux-là même qui opteraient pour cette formule de cavalier seul vont très vite comprendre qu’une Turquie, ou qu’un pays de la taille d’une Turquie, ou même de l‘Allemagne ne signifie rien aujourd’hui sur le plan politique à travers le monde. Une puissance moyenne ne fera pas long feux toute seule, même si cette puissance moyenne s’appelle l’Allemagne ou la France ! Donc la Turquie c’est idem. Alors, c’est vrai que cette tentation existe, on l’appelle néo-ottomanisme. A mon avis, quand on regarde de près, très vite, on se rend compte des lacunes et des faiblesses de la Turquie, économiquement, et politiquement. Donc très vite, on se rend compte qu’on a encore besoin et on aura besoin, pour exister au 21e siècle, d’une appartenance européenne. C’est évident, pour moi. Donc, à mon avis, ce sont des hoquets, comme ça, des flambées d’autosuffisances et d’auto-confiance, qui à mon avis, une fois confronté à la réalité réelle, de tous les jours, ne font pas longs feux.

La Croatie va rentrer dans l’Union européenne sûrement, en juillet prochain. Est-ce que c’est frustrant pour un Turc?

Oui et non. Parce que : petit pays : consensus national pour aller de l’avant. Et puis, mis à part le petit problème sur la baie de Port-Roche, je crois, avec la Slovénie, et ben aucun problème. Alors que la Turquie a des problèmes en rapport avec Chypre ; a des problèmes avec les chrétiens démocrates européens ; a des problèmes avec son identité musulmane ; a des problèmes avec son ex-identité ottomane, et caetera. Et tous les clichés sur la Turquie abondent en Europe, alors que je ne sais pas si le citoyen ouest-européen sait la place, connaît la place de la Croatie sur la mappemonde.

Est-ce qu’il existe aussi des préjugés, en miroir, des préjugés turcs, par rapport à l’Europe ?

Oui, dans la gauche classique turque, il y a toujours cet anti-impérialisme qui met dans le même bain que les États Unis l’Europe. Quand on y creuse un peu, on voit très vite que ça ne correspond à rien. Oui, c’est vrai, ça existe : comme partout, les préjugés, c’est la façon la plus commode de réfléchir dans ce bas monde ! Ou de ne pas réfléchir, plutôt.

Alors que Chypre était présidente du Conseil, la Turquie a décidé de stopper les négociations avec l’Union européenne. Qu’est-ce que vous en penser ?

Ah non, c’est pas stoppé ! En fait, en utilisant le symbole du frigo, c’était dans le frigo, et c’est passé dans le deep freezer, dans le congélo. Donc voilà. Mais ça va redémarrer !

Donc vous êtes confiant…

Ah oui, oui, ça y est, ça a avancé, en juin ; on reprend les négociations, avec l’ouverture du chapitre sur la politique régionale, qui est un chapitre essentiel.

Est-ce que vous pensez que les conditions de travail d’un journaliste, sont différentes en Turquie et en Europe ?

Je ne suis pas journaliste, je suis chroniqueur. J’ai beaucoup d’amis journalistes, mais par rapport à l’abondance des nouvelles, la Turquie est vraiment une mine d’or. On ne chôme pas, ici, en matière de nouvelles ! Lorsque quand je discute avec des journalistes étrangers, la première chose qu’ils me disent c’est « ahh comme vous avez de la change d’avoir autant de nouvelles ! ». C’est vrai que c’est un pays en développement, c’est un pays qui a un passé très difficile, très lourd ; c’est un pays multiethnique qui fait semblant d’être homogène ; c’est un pays où il y a un milliard de problèmes, et maintenant tous ces problèmes sont sur la place publique, n’est-ce pas, depuis le gouvernement actuel. Grâce au gouvernement actuel et à l’Europe, d’ailleurs. Il n’y a plus de tabous, tous se discute, et c’est une discussion saine. Après tout, on cherche à résoudre les problèmes. Donc, moi je crois que c’est un privilège pour un journaliste, de couvrir la Turquie, tellement il y a de choses, c’est passionnant.

Quel est l’état de la liberté de la presse ?

Difficile. Le gouvernement a des tendances autoritaires, parce qu’il est au pouvoir depuis plus de dix ans maintenant. On a vu cela avec Thatcher en Angleterre par exemple. Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument, comme le disait Lord Acton. Le gouvernement a du mal à accepter qu’une presse vienne challenger son emprise. Donc, en effet, la Turquie brille par son intolérance par rapport à la parole libre du journaliste.

Est-ce que vous avez ressenti ces pressions ?

Moi-même, non. Mais je connais beaucoup de gens qui l’ont senti, ouais. Tout à fait.

Comment se manifestent les pressions ?

Ah, il y a trois sortes de pressions. Il y a ce que l’on appelle la pression sur les propriétaires des journaux. Il y a une pression judiciaire aussi : on les met en taule. Pression sur les propriétaires de journaux pour mettre à la porte les journalistes. Et la pire des pressions, la troisième, c’est l’autocensure, qui est très, très répandue en Turquie. Les gens n’écrivent pas, ou ils réfléchissent à trois fois avant d’écrire ce qu’ils ont envie d’écrire. Et en cela, le journal dans lequel je travaille, enfin, dans lequel j’écris mes chroniques, est un lieu privilégié pour ça. D’après moi, c’est le seul journal où on peut écrire ce que l’on veut sur qui que ce soit. Y compris la société qui, par ailleurs, donne des pubs au journal.

Vous sentez-vous Européen ?

Oui, complètement ! Oui, oui, absolument !

Comment définiriez-vous, alors, cette identité européenne ?

Et bien cosmopolite, tiens. Je suis complètement cosmopolite. Je suis Européen, je parle plusieurs langues (Français, Anglais, je parle un peu le Slovène aussi), je connais tous les pays d’Europe, du Moyen Orient, de son voisinage, je suis profondément démocrate, et j’ai un sens d’éthique tout azimut. Je suis celui qui respecte toutes les différences : pour moi ce sont des valeurs non-négociables. Et c’est comme ça que je définirais l’Européen.

Êtes-vous fier d’être Turc ?

J’ai un mal profond par rapport à tout ce qui relève de la nationalité. Donc, je me qualifie comme patriote, certainement. Mais national, nationaliste, certainement pas.

Quelle est la différence ?

Patriote… le nationaliste est un rapport avec une position politique exclusiviste, alors que le patriote est vaste. Étant binational, Turc et Français, je suis patriote français et un patriote turc. La nationalité empêcherait cela, n’est-ce pas ? Ce sens de citoyenneté et de patriotisme est essentiel, je crois. Ce sont les valeurs du XXIe siècle, alors que la Nation, tout ça, c’est des valeurs du XVIII e voir du XIX e siècle.

On m’a parlé d’un « complexe ottoman », un complexe qui ferait qu’en Turquie, on est très attiré par l’Europe, mais en ressentant un certain sentiment d’infériorité à son égard. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Infériorité, oui, parce que c’est un pays qui s’occidentalise, mais à sa façon, et toute seule, d’ailleurs, depuis 200 ans. C’est vrai que ce sentiment existe, dans l’ancienne génération, en tout cas. C’est cette volonté de paraître autrement que ce qu’on est vraiment. C’est en train de changer parce qu’en Turquie, le citoyen turc a développé un sens de confiance dans son futur qui n’a jamais été égalé jusqu’à présent. En fait, le paraître se transforme en être en Turquie. Je crois que c’est très sain comme processus. Les Turcs se targuent facilement de plusieurs identités : on peut être Turc, et Européen, et local. Être le citoyen d’une ville, d’une religion différente, d’une préférence sexuelle différente, et caetera… Donc ce multiple self comme on dit, se développe de plus en plus. Là, on ne peut pas parler évidemment des 75 millions, mais c’est le trend, c’est la tendance. D’où d’ailleurs ma définition du cosmopolitisme, n’est-ce pas. Les Turcs sont vraiment cosmopolites.

La société turque s’américanise aussi de plus en plus. Pourquoi ?

Parce que les Turcs découvrent la société de consommation, et c’est vrai que les sociétés occidentales dans leur ensemble, ce sont des sociétés de consommation, où le consumérisme n’est-ce pas, est une valeur sûre. Mais cette façon exubérante américaine plaît aux Turcs. Pourquoi ? Il faut des études sociologiques solides pour expliquer tout cela.

Qu’est ce qui changerait concrètement dans votre vie si la Turquie entrait dans l’Union européenne ?

Rien. [rires]

Quel est le pays européen avec lequel vous avez le plus d’affinités?

La France. J’y ai vécu. J’ai aussi vécu en Suisse, en Slovénie. Enfin, j’ai visité tous les pays européens, mais j’ai vécu dans ces trois-là.

Je vous remercie de m’avoir accordé cet entretien.

Je vous en prie.

Propos recueillis par Estelle Delaine.

Publicités

Une réflexion sur “Cengiz Aktar, patriote turc et français, européen et confiant – Entretien

  1. Pingback: Cengiz Aktar, patriote turc et français,...

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s