Géopolitique, Territoires, Sécurité et Défense

Gardons notre calme ! Pour une analyse réaliste et stratégique de l’affaire Snowden

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Par Nicolas Giacometti, étudiant en études stratégiques à l’Université d’Aberystwyth.

Face au scandale provoqué par les révélations d’Edward Snowden relatives aux pratiques d’espionnage américaines, cet article vise à proposer une lecture essentiellement stratégique et réaliste (au sens de la théorie des relations internationales) de ces événements en rompant manifestement avec les déclarations idéalistes entendues çà et là.

Si le début de cette affaire semble encore très proche, nous disposons néanmoins d’une certaine forme de recul qui nous permet de mieux analyser les tenants et les aboutissants de cette polémique, tout en nous défaisant des réactions émotives qui pourraient altérer notre jugement rationnel.  Cet article, qui n’a par ailleurs pas vocation à présenter une analyse exhaustive de l’affaire, se concentrera sur le fait que les Etats-Unis aient délibérément espionné des Etats européens dont ils se disent alliés. Il démontrera qu’il n’y a pas de réelle raison de s’alarmer des pratiques américaines, et que les réactions outrées de certains acteurs doivent avant tout être comprises comme les marques d’une instrumentalisation de ce débat à d’autres fins de politique intérieure et extérieure. L’analyse montrera finalement pourquoi l’affaire Snowden restera un simple épiphénomène sans grande importance.

 1.       En matière d’espionnage, rien de nouveau

                Le secret qui entoure les agences de renseignement (en France encore davantage qu’aux Etats-Unis) rend évidemment difficile l’analyse des pratiques des Etats composant le système international. Si en France l’analyse du renseignement n’est que balbutiante, il n’en est pas de même aux Etats-Unis et au Royaume-Uni où les « intelligence studies » sont bien plus développées.

Un détour par la littérature anglo-saxonne fait rapidement réaliser combien la pratique de l’espionnage et du recueil d’informations, fut-ce sur un allié est une pratique des plus courantes pour les Etats. Les lecteurs intéressés pourront par exemple orienter leurs recherches vers l’ouvrage  collectif dirigé par Martin Alexander intitulé « Knowing your friends : Intelligence Inside Alliances and Coalitions from 1914 to the Cold War » (1998).

D’ailleurs, comment s’étonner de l’existence de telles pratiques ? Les Etats ont besoin d’information pour élaborer et conduire leur politique étrangère. Cette information ne peut provenir que des activités de renseignement entendues au sens large. Dans un système international largement caractérisé par l’absence d’autorité suprême, les Etats ne peuvent jamais faire totalement confiance à leurs partenaires. De plus, comme le disent souvent les militaires, « la confiance n’exclut pas le contrôle ». Finalement, si certains brandissent allègrement des normes éthiques pour s’opposer, par principe, à certaines formes d’espionnage, force est de constater que ces mêmes normes sont extrêmement faibles dans le système international. Dans le système international, la première des valeurs est la puissance relative des Etats, ce qui signifie que  les normes n’ont qu’un pouvoir subsidiaire (ce qui ne veut pas dire qu’elles n’ont aucune influence).

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la première puissance mondiale utilise l’ensemble de ses moyens pour collecter de l’information qui pourra directement servir ses intérêts. Cela devient d’ailleurs encore plus évident quand l’on se rend compte que ces pratiques ne sont pas limitées aux Etats-Unis mais existent probablement aussi en Europe.

Les réactions outrées qui ont pu être entendues çà et là dans les médias ne peuvent donc que procéder de trois causes.

Elles peuvent provenir d’un manque de connaissance des réalités du système et des relations internationales. Si cette explication peut s’appliquer au citoyen lambda, elle ne peut pas véritablement s’appliquer au cas des dirigeants qui disposent de services dédiés à leur information.

Deuxièmement, ces réactions pourraient être causées par un attachement à certains idéaux ou à certaines normes qui condamneraient ce type de pratiques. Là encore, il semble surprenant que des décideurs avertis se laissent aller à de telles réactions. Certaines personnalités et institutions ont néanmoins tendance à faire preuve de plus d’idéalisme que d’autres. On citera notamment le parlement européen qui dans ses déclarations et son action tend généralement vers des pratiques plus idéalistes que la commission européenne ou les gouvernements nationaux. On ajoutera encore que certains pays ou formations politique ont davantage tendance à rejeter les bases réalistes du système international (les partis de gauche allemand sont symptomatiques de ce phénomène).

Finalement, et c’est là l’hypothèse la plus probable, il semblerait qu’il faille avant tout comprendre les réactions des dirigeants européens comme une instrumentalisation de cette affaire à des fins de politique intérieure ou extérieure.

 2.       L’instrumentalisation du débat à d’autres fins de politique étrangère

 Si l’on met volontairement de côté les éléments éthiques du débat en se concentrant sur l’utilisation de ce dernier par les différents acteurs en jeu, une toute autre image apparaît alors. Il s’agit donc de mettre en exergue l’intérêt qu’ont eu certains acteurs à faire enfler momentanément le débat pour l’utiliser comme moyen  au service d’un objectif n’ayant rien à faire avec le frustration provenant du fait d’être espionné par un allié. Bien qu’il soit intéressant d’analyser en profondeur le rôle et les intérêts de tous les acteurs en jeu, je me bornerai ici à trois pistes de réflexion pour illustrer mon propos.

S’ils sont bien conscients du caractère peu surprenant des révélations de Snowden, il aurait néanmoins été difficile pour les Etats Européens concernés de ne pas protester publiquement face aux pratiques américaines. Ne pas réagir aurait signifié perdre la face et s’incliner devant la puissance des Etats-Unis. D’un point de vue de politique intérieure, l’absence de réaction aurait probablement été relativement impopulaire, alors qu’une protestation forte était plus en accord avec la réaction première d’un public peu au fait des réalités en matière de renseignement et de politique extérieure. Néanmoins, derrière la diplomatie publique se cachent des réalités stratégiques bien plus importantes.

Il s’agit tout d’abord de noter le caractère synchrone de ce débat avec celui sur l’accord de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Union Européenne. Les dernières semaines ont déjà permis de voir à quel point les différents Etats européens divergeaient dans leur vision de cet accord comme dans le cas de l’exception culturelle française. La différence de réaction entre l’Allemagne et la France est par ailleurs extrêmement significative. L’Allemagne, puissance industrielle et exportatrice a tout à fait intérêt à ce qu’un accord de libre-échange soit mis en œuvre, ce qui est moins le cas de la France qui est à la traine en matière d’exportations et tend de manière générale vers un certain scepticisme face aux sirènes du libéralisme économique. Pour la France, l’affaire Snowden devenait alors un moyen de bloquer ou de limiter l’ampleur de l’accord. On comprend donc mieux pourquoi le Président Hollande a conditionné l’accord de libre-échange à un accord sur l’échange de données dont il savait pertinemment que les Etats-Unis n’y consentiraient pas. Du côté de la commission européenne qui aura à négocier l’accord une fois son mandat voté par le conseil, l’affaire Snowden pourrait venir se ranger à côté d’autres instruments permettant d’orienter le rapport de force durant les négociations ou permettant de marchander.

Finalement, d’un point de vue plus théorique, nous sommes ici en présence d’un acteur plus faible (en matière de renseignement) qui tente de limiter l’avantage comparatif d’une puissance supérieure. Cet avantage a des répercussions très concrètes dans la vie diplomatique puisqu’un niveau d’information supérieur permet d’anticiper davantage les réactions de la partie adverse et faire pencher la balance des négociations dans un sens  précis. Au lieu de tenter de contrer les Etats-Unis par des moyens symétriques (protection accrue des communications et autres actions de contre-espionnage), l’action des Etats européens pourrait éventuellement s’interpréter comme une tentative de se protéger de l’espionnage américain en exerçant une certaine pression sur Washington et ainsi pousser les Etats-Unis à signer un accord limitant les activités américaines. On peut néanmoins douter des chances de réussite d’un tel plan s’il correspondait effectivement à la volonté des Etats européens. De manière générale, toute cette affaire n’aura d’ailleurs que très peu d’incidence sur le cours des évènements.

3.       Un évènement aux conséquences limitées

Différents éléments permettent de penser que cette affaire ne sera qu’un feu de paille et que ses conséquences resteront extrêmement limitées, même si elles n’agiront pas dans le sens d’une plus grande confiance entre Etats.

Premièrement, l’observateur du renseignement ne peut pas véritablement être surpris par les pratiques américaines. Les exécutifs nationaux étant en général bien renseignés dans ce domaine, il est difficile de croire qu’ils soient véritablement outrés par les révélations de Snowden. Leur réaction vise donc davantage à instrumentaliser le débat. Tout ceci n’est pas véritablement de nature à accroitre de manière durable les tensions entre américains et européens.

D’autant plus qu’aucune des deux parties n’a véritablement intérêt à une détérioration significative des relations transatlantiques. Les Etats-Unis restent le principal allié de l’Europe et vice-versa. Les enjeux sont donc bien trop importants pour qu’une simple affaire d’espionnage mette durablement à mal cette alliance. Ceux qui appellent à  des sanctions de l’UE contre les Etats-Unis agissent donc essentiellement de manière impulsive et oublient de regarder objectivement la situation stratégique dans son ensemble.

Finalement, les habituelles divergences d’intérêts entre Etats européens ne permettront pas une réaction forte par une Europe unie. Ainsi, l’Allemagne s’est déjà opposée à ce que cette affaire ait des conséquences sur les négociations de l’accord de libre-échange. Cette analyse est déjà confirmée par l’information selon laquelle les Etats européens renonceraient à suspendre ces négociations et à demander des compensations aux Etats-Unis.

                                                                       ***

Face aux sur-réactions et aux cris de certains idéalistes, il convient donc de garder la tête froide et d’analyser la situation avec l’œil réaliste du stratège. En mettant de côté les éléments éthiques qui ne peuvent que nous détourner des réalités des relations de puissance existant dans le système international, nous voyons que l’espionnage entre alliés n’a rien d’extraordinaire et qu’il faut avant tout lire les réactions européennes à travers un prisme stratégique. Une telle analyse nous montre que les révélations de Snowden n’auront qu’un impact très limité sur les relations transatlantiques. Pour raisonner par analogie : qui parle encore réellement de l’affaire wikileaks ? Une dernière remarque semble encore importante. Alors que le discours médiatique salue les agissements de Snowden comme un acte de courage, il faut également souligner le danger que ce type de comportements fait peser sur la sécurité nationale de nos Etats de manière générale. La fonction de renseignement exige une rigueur et une discrétion qui ne peuvent pas s’accommoder d’une telle liberté de ses acteurs.  Ce débat pourrait faire l’objet d’un prochain article.

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2 réflexions sur “Gardons notre calme ! Pour une analyse réaliste et stratégique de l’affaire Snowden

  1. Tout n’est pas justifiable et il ne faut pas non plus tout mélanger. Pourquoi espionner les citoyens lambda qui n’ont pour la plupart rien à voir avec la stratégie de leurs gouvernants ?

  2. La question de la justification est intéressante mais aurait nécessité un article beaucoup plus long.
    Concernant l’espionnage des citoyens lambda, on pourrait argumenter que du fait du rôle croissant de la société civile dans la détermination des politiques publiques, les citoyens d’un autre Etat deviennent un acteur significatif dont il est bon de connaitre et prévoir les activités.

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