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Quel multiculturalisme pour la France européenne ? – Catherine Withol De Wenden

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Analyse : « Le multiculturalisme en France », un article Catherine WITHOL de WENDEN. Les origines du multiculturalisme français; Multiculturalisme domestique et structures féodales; Langues et cultures régionales, autonomismes et régionalismes; Les Lumières dans la confrontation aux cultures immigrées; Communautarisme, assimilation, colonialisme et l’Islam; L’assimilation entre identité, nationalité et citoyenneté : les apports de la Révolution; L’idéal Républicain, la lutte des classes et l’universalisme; L’influence de l’Europe… Vaste programme!

Catherine WITHOL de WENDEN est une politologue française, à la fois directrice du Centre National de Recherches Scientifiques (CNRS) et membre de la Commission Nationale pour la Déontologie et la Sécurité. Elle travaille depuis vingt ans sur les migrations internationales, en touchant à des dialectiques variées, comme celles de l’identité, du communautarisme ou de la citoyenneté. Ayant occupé des postes importants dans les institutions européennes (elle a été consultante au Conseil de l’Europe, et de la Commission Européenne), son objet d’étude est souvent l’Europe, et plus précisément la France.

Les origines du multiculturalisme français

Son article Multiculturalism in France, parut en 2003 dans l’International Journal on Multicultural Society en est un exemple. L’article est marqué par son époque : il fait référence au choc qu’a été l’avènement de l’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle de 2002, point de départ d’une réflexion sur le « droit à la différence », remis en question par le Front National. L’auteure s’interroge sur l’origine du multiculturalisme en France et l’attitude négationniste du pouvoir envers ce phénomène. Elle s’attache donc à faire l’état des lieux des différentes cultures, au départ régionales, puis de celles héritées de l’immigration, qui ont existé en France. Or, la réaction des gouvernements français oscille entre un point de vue radical (les différences culturelles effraient car elles sont susceptibles de nuire à l’unité française) et une conception plus souple (d’intégration et d’acceptation de la diversité).

Comment le multiculturalisme a-t-il été accepté en France, dans un État aspirant à l’homogénéisation de sa société ? Quels aspects ont intégré avec succès le modèle de citoyenneté républicaine française ?

Le multiculturalisme fait référence à la coexistence de diverses cultures au sein d’une même entité. Catherine WITHOL de WENDEN part du principe – qu’elle pose comme une évidence, et pourtant ne cela va pas tant que cela de soi – que la France est un pays multiculturel. Mais ce multiculturalisme change de dimension à travers les siècles : il existe un « multiculturalisme français » d’avant la Révolution, qui y survit en empruntant la forme de revendications régionalistes, puis une sorte de communautarisme issu de l’immigration et qui émerge dans les années 1980.

Différences françaises : le multiculturalisme domestique des structures féodales

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Carte des Traites, 1732

Grand contre-pouvoir à l’étendu des prérogatives royales, ce féodalisme concourt néanmoins au morcellement de la France, et est instrumentalisé pendant la Révolution française, où les tendances centralisatrices (représentées par les Jacobins) et décentralisatrices (incarnées par les Girondins) s’affrontent. Si la Révolution française est marquée par la victoire Jacobine et conserve ses valeurs, le régionalisme est toujours présent dans le champ politique français post-1789, incarné par Auguste COMTE, par exemple.

La multiplicité des langues et cultures régionales, autonomismes et régionalismes

Des combats pour le maintien de la langue (menés entre autre par Frédéric MISTRAL en Provence), de la culture (avec la ré-émergence de l’attrait pour la culture celtique en Bretagne) sont perceptibles. C’est même un argument politique de Philippe PÉTAIN à la fin de la IIIe République et au début du régime de Vichy : il a tenté de jouer la carte des autonomistes régionaux pour bénéficier de leur soutien (en Bretagne, Alsace, Provence), contre le pouvoir central de Paris.

Un renouveau du régionalisme apparaît également dans les années qui suivent 1968, puisque le retour aux sources fait partie des idéaux de l’époque (la démocratie participative, la création d’entités plus petites et donc plus humaines…) : il est incarné par José BOVÉ à gauche et Philippe de VILLIERS à droite. Les cultures locales retrouvent de la légitimité dans la loi de décentralisation de 1983 : effet collatéral à la volonté de désengagement de l’État.

Ainsi, de nos jours, la Corse, la Bretagne et la Vendée sont à la tête des luttes sécessionnistes et des volontés de reconnaissance des langues et coutumes qui leur sont propres, (les langues régionales y sont étudiées à l’école, et il existe une Assemblée Parlementaire Corse depuis 2001). De la même manière, des règles de droit écrites en langue allemande ont jusqu’à dernièrement étés utilisées dans ses administrations alsaciennes et lorraines, et le Concordat de 1801 (qui, entorse à la République, assure la non-séparation de l’Église et de l’État) en encore en vigueur dans toute l’Alsace et la Moselle.

La confrontation aux cultures immigrées : quelle place pour les Lumières ?

Les vagues de migrations et la mondialisation font réapparaitre la question du multiculturalisme dans les années 1980, sous un autre angle. C’est une période d’émergence pour bon nombre d’associations de défense des immigrés, et où une attention croissante est accordée au respect des droits républicains accordés aux immigrés (SOS Racisme est créé en 1984, le Conseil de l’Europe accorde des cours du soir aux enfants d’immigrés…).

S’il est difficile d’admettre pour les dirigeants français l’existence de différentes cultures françaises (depuis la conception Jacobine), l’arrivée au sein de la France d’une « culture extérieure » (car elle est différente de la culture française revendiquée) est perçue comme une menace, comme une tentative de conquête. Or, le gouvernement français ne peut – sous prétexte de créer un ralliement aux principes Républicains communs aux Français – imposer, comme il l’a fait auparavant, une langue, des traditions et une religion : les immigrants n’ont pas pour but de partager un héritage.

La tolérance et le respect prônés par les philosophes des Lumières doivent alors être mis en pratique envers ces populations qui, légalement, disposent de certains droits (comme le droit du sol, la couverture sociale) et devoirs (impôts, règles de droit) au même titre que les natifs. Or, les revendications « raciales » et sociales des immigrés pour la reconnaissance de leurs identités religieuses et culturelles ne trouvent pas d’écho dans le background politique français : comme le souligne Pierre André TAGUIEFF le « droit à la différence » se traduit en français par un « droit à l’exclusion ».

Communautarisme, assimilation, colonialisme et l’Islam : sujets délicats

En effet, le communautarisme, et l’existence de minorités et groupes distincts sont et restent des tabous. La France a longtemps joué la carte de l’assimilation (avec une touche de colonialisme), de l’intégration et de la cohésion sociale, l’égalité des droits ayant été un thème cher aux dirigeants français. La liberté d’exercer sa religion, d’expression, de réunion, prend alors toute son importance ; mais la proclamation du pluralisme culturel est un problème pour la France. Les quelques représentants des immigrés qui ont intégré les rouages de l’État français sont plus présents pour indiquer la « diversité » des dirigeants que pour représenter leurs électeurs, qui sont pourtant largement sous-représentés.

Le rapport à l’Islam n’est effectivement pas le même que celui à la Judaïté ou au Protestantisme, lesquels ont vécu longtemps en concordance avec les institutions républicaines. Celui au Catholicisme, qui s’est longtemps et régulièrement opposé à la République et a lutté au côté des monarchistes et autres contre-révolutionnaires, est bien sûr encore différent. L’Islam est identifié comme la religion des couches sociales défavorisées, et reste attaché à l’image du colonisé. Les musulmans sont associés aux terroristes (l’attentat à Lyon a été fomenté par Khaled Kelkal, jeune Musulman), ou au refus de concorder aux symboles français (les attaques faites au drapeau français pendant le match France Algérie en 2001 ont été très mal perçues). Mais si la religion reste un sujet délicat (qui se traduit par la dialectique par rapport au voile, dès 1989), la langue n’en est pas un : en France, la majorité des migrants parlent français (ils sont originaires de l’ancien Empire colonial).

L’assimilation entre identité, nationalité et citoyenneté : les apport de la Révolution

La tradition française est toutefois largement assimilationniste : c’est une position originale par rapport à l’Allemagne et la Grande Bretagne, par exemple, en raison de son rapport à la citoyenneté. Mais, toutefois, la France faisant partie de l’Union Européenne, elle est appelée à revisiter ses conceptions.

Identité, nationalité et citoyenneté. L’usage des principes structurants de l’identité française sont finalement assez récents (le français n’est langue officielle que depuis 1639, par l’Édit de Villers-Cotterêts). La Révolution change la perception de l’identité française par le biais d’institutions centrales et fédératrices, de sa vision de cohésion autour du drapeau et d’une devise, d’un sentiment national particulier et de la citoyenneté libre et accessible à tous.

Le multiculturalisme a tout de même laissé une trace dans la conception de la citoyenneté française. La citoyenneté n’est accordée au départ qu’aux notables (jusqu’en 1848), cette dernière est ensuite accordée à tous les hommes majeurs avant d’être étendue aux femmes (en 1944). L’accession à la majorité citoyenne passe ensuite de 21 à 18 ans sous Valéry Giscard d’Estaing, en 1974. Ce sont là des changements venus de l’intérieur. Mais les dialogues entre cultures sont aussi un facteur qui entre en compte dans l’évolution de la notion de citoyenneté.

En effet, citoyenneté et nationalité sont deux états qui ne sont pas forcément simultanés : il est possible d’être citoyen sans être national. Par exemple, des étrangers partageant les valeurs de la République sont élus à la Convention de 1792 (comme William PAYNE) et la constitution de 1793 le formalise : des actes de civisme peuvent aboutir à l’allégation de la citoyenneté. Il est aussi possible d’être national sans forcément être citoyen (comme la majorité des peuples colonisés l’étaient). En France, la citoyenneté est un concept issu de la Déclaration des Droits De l’Homme, alors que la nationalité émerge du Code civil de 1804.

L’idéal Républicain, la lutte des classes et l’universalisme

Lors de la Ière, IIème et IIIème République, l’adhésion aux principes républicains, parallèlement à l’essor de la citoyenneté et d’idéologies telles que l’universalisme et la lutte des classes, sont déterminantes dans la perte de visibilité des communautés. C’est pourquoi l’universalisme et la lutte des classes participent de la construction d’une France relativement homogène. La IIIème République, en rendant obligatoire le lien nationalité/citoyenneté, joue des valeurs républicaines et patriotiques pour construire et renforcer le sentiment d’unité nationale.

L’idée d’une identité française englobée par la Nation émerge dans les années 1871 (en même temps que la défaite française face à l’Allemagne) et est théorisée par des auteurs comme Ernest RENAN, ou Denis FUSTEL DE COULANGES. L’école est alors centralisée et des messages politiques y sont introduits (comme l’insistance sur la nécessité de reconquérir l’Alsace-Moselle, par exemple) en même temps qu’est rendu obligatoire le service militaire. Le 14 juillet devient un jour chômé, dès 1889. La première Guerre Mondiale renforce les symboles et commémorations patriotiques, et permet une nouvelle étape vers la centralisation.

L’influence de l’Europe

La Communauté européenne, dont la France fait partie et doit respecter les engagements, est fondée sur l’égalité et la solidarité des Peuples qui la composent. Elle intègre des obligations de tolérance et de respect dans ses traités multilatéraux (comme l’indiquent l’article 13 du traité d’Amsterdam, les directives du Conseil de l’Europe, ou l’article 8 du Traité de Maastricht instaurant une citoyenneté européenne). Elle accorde donc peu de crédit au modèle assimilationniste français et est plus ouverte au multiculturalisme et à la diversité, qui sont ses principes fondateurs. De fait, les dirigeants français se voient imposer des décisions prises par l’Union, et qui ont des conséquences dans la politique française interne : les Départements et Territoires d’Outre Mer (DOM TOM) sont représentés au Parlement Européen. Cette représentation, en donnant du crédit aux représentants de ces territoires, participe de leur reconnaissance. Cela peut permettre, à terme, une remise en valeur ouvrant la porte ou bien sur des revendications dites régionalistes ou bien sur une volonté du centre de mieux les intégrer en reconnaissant leurs particularités : l’unité dans la diversité.

L’Union Européenne affirme la légitimité des identités collectives, en opposition avec les politiques d’intégration françaises, qui montrent toujours un refus des identités multiples au sein de la société. Mais le gouvernement français a, nous l’espérons, compris le caractère hétérogène de sa société, et doit désormais, avec les institutions européennes, composer avec lui.

Estelle Delaine

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