États non-membres/Identité, Culture et Échange

« Penser l’Europe », 1987 – Edgar Morin

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Ancien résistant, opposant au nazisme et au stalinisme, puis directeur du CNRS, Edgar Morin a une carrière de philosophe, d’anthropologue et d’historien. Penseur des problèmes fondamentaux des sciences de l’homme, il a une approche co-constructiviste pour appréhender les nouveaux défis contemporains. D’abord sceptique, il n’en devient pas moins un européaniste convaincu.

Son attrait pour la culture européenne a toujours été évident, et l’universalisme auquel il aspirait premièrement, du fait du contexte historique de guerre froide, de décolonisation et des chocs pétroliers, s’est recentré naturellement sur l’étude de l’Europe, exemple parfait de la construction polyculturelle.

Penser l’Europe (1987) est l’un de ses écrits sur la question européenne, pour lequel il s’est vu décerner à Genève, l’année de sa sortie, le prix européen de l’essai de la Fondation Charles-Veillon. En 1987, alors que l’Europe de l’Est est de plus en plus rebelle à l’égard de la main-mise de l’URSS, et que parallèlement la construction européenne se poursuit, l’auteur cherche à définir l’Europe comme entité culturelle.

L’histoire paradoxale d’une Europe à la définition floue

Le débat est contemporain. L’article 49 du Traité de l’Union européenne tente d’expliciter l’Europe : formellement, il existe un territoire européen mal, voir pas du tout défini. Les critères de Copenhague de 1993 approfondissent quelque peu l’essence de l’Europe : les États européens doivent avoir des institutions stables et démocratiques, une économie viable, et partager des valeurs européennes (telles que les Droits de l’Homme). Très vaste, donc.

Remettre en question le sens commun, c’est l’un des objectifs de l’ouvrage d’Edgar Morin. Il s’attache à montrer que l’Europe est bien loin d’être spontanée et que ses fondements, qui semblent immuables, sont en fait des constructions. La géographie du continent n’est pas déterminée : au contraire, elle est la conséquence de l’histoire plutôt que sa base. La religion chrétienne n’est pas née en Europe mais vient d’Asie centrale, et se divise en différentes confessions : la « culture européenne » semble perdre de sa superbe. Mais il reste à l’Europe son passé, et c’est ce qui la forme. L’Europe naît d’une histoire des oppositions ; elle se crée par rejet ou ethnocentrisme, se perd en luttes fratricides qui débouchent toutefois sur des réflexions et volontés politiques européanistes de fédération et d’entente.

Europe et altérité

L’Europe n’est devenue consciente d’elle-même qu’en se confrontant à d’autres entités. L’Europe est sur la défensive : elle revendique la religion chrétienne pour mieux se situer face à l’Islam. Pour Edgar Morin, la religion est donc, comme pour Samuel Huntington [Le choc des civilisations, 1993], un vecteur de civilisation : l’identité européenne se forme autours d’elle, elle est frontière, elle démarque un territoire.

Des années plus tard, l’Europe, « le plus grand agresseur des temps modernes » (p65), prend connaissance des autres peuples du Monde, ce qui lui permet encore une fois de se situer : le colonialisme n’enrichit pas l’Europe seulement de manière économique, il permet aux colons de croire en leur supériorité.

Une Europe, des Europes

Ce qui n’est désigné que par un mot – Europe – rassemble des composantes hétérogènes. Les frontières, parfois invisibles, se créent et séparent : l’Europe est orientale ou occidentale (depuis la séparation de l’Empire romain en 395 jusqu’aux lignes de démarcation de la Guerre froide en Europe), et se divise en États-nations dès le XVIème siècle. Les guerres de religion au sein de la religion chrétienne éclatent (comme par exemple la guerre de Trente Ans), auxquelles se succèdent dans le temps celles des nationalismes. Mais paradoxalement, la guerre crée l’Europe puisqu’elle pousse aux alliances, et aux respects des délimitations des autres États : elle est à l’origine des réflexions pacifistes de l’Union européenne.

Un antagonisme créateur

Finalement, comme le souligne l’auteur, c’est toute cette diversité et ces clivages qui définissent l’essence de la culture européenne. Edgar Morin s’amuse du fait que tout principe et son contraire peut être revendiqué par l’Europe : le droit et la force, la démocratie et l’oppression, la guerre et la paix, la mesure et la démesure. La réalité empirique inspire des théories qui fondent l’Europe : le droit des gens, l’idée de fédération (marginale à ses débuts et toujours discutée) et le rêve de pacification sont désormais des pierres angulaires de la civilisation européenne.

Ainsi, l’Europe n’est ni le fruit d’une culture développée dans une assise territoriale déterminée, ni le fait de liens de solidarités engendrés par la religion chrétienne. Elle a l’originalité d’avoir de multiples facettes et se doit désormais de construire son identité en les englobant toutes. « D’où le problème littéralement renversant qui se pose à nous : chercher dans le présent et non dans le passé le principe d’organisation européenne » (p77), car l’Europe est un concept qui doit innover pour survivre à sa pluralité.

Estelle Delaine

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