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Martin Schulz : « Nous sommes en train de perdre la confiance de nos citoyens »

Martin Schulz était au lycée des Pontonniers à Strasbourg, mardi 8 octobre 2013. Photo : Hugo Bluet.

Martin Schulz était au lycée des Pontonniers à Strasbourg, mardi 8 octobre 2013.
Photo : Hugo Bluet.

RENCONTRE – Organisée par l’association des Jeunes européens, une intervention de Martin Schulz a eu lieu mardi 8 octobre 2013, au lycée international des Pontonniers, de 9h à 11h. Étonnamment  l’événement a été très peu médiatisé, et malgré l’exclusivité de la rencontre, des sièges de la salle d’étude du lycée sont restés vides. Le Président du Parlement européen s’est adressé aux élèves de deux classes de Premières en français, un léger accent trahissant sa nationalité allemande.

L’allocution, que nous retranscrivons ici, a été brève (une vingtaine de minutes), pour permettre un échange avec la salle. Le ton est détendu, les sujets pourtant graves : Martin Schulz sait adapter son discours, et trouver les mots pour parler d’Europe en toutes circonstances.

Lucas Buthion : « Juste un petit mot, avant de vous laisser la parole, Monsieur le Président. Tout d’abord, je voudrais vous remercier  vraiment très chaleureusement d’être avec nous aujourd’hui, je sais que les agendas des eurodéputés et le vôtre plus particulièrement sont extrêmement chargés en début de session, donc c’est vraiment une très très belle opportunité pour les élèves aujourd’hui. Alors, les élèves que vous avez devant vous, on est déjà intervenu devant eux il y a trois semaines de cela environ, pour les sensibiliser un petit peu au rôle du Parlement et à l’actualité européenne, donc normalement, ils auront pleins de questions à vous adresser, toutes plus intéressantes les unes que les autres. Le but est qu’il y ait un maximum d’échange entre vous et Monsieur le Président pour que vous en tant que futurs citoyens européens, vous voyez en quoi l’Union européenne est importante, et en quoi aller voter aux élections européennes c’est primordial pour  vous et votre avenir. Nous c’est parce qu’on en est convaincus, qu’on organise ce type d’actions. Quand vous aviez l’âge des élèves, 16/17 ans, peut-être que vous ne rêviez pas de présider le Parlement européen, mais plutôt d’être le capitaine de la Mannschaft, à l’époque, mais j’espère que votre intervention, aujourd’hui, mettra des étoiles dans les yeux de l’auditoire. »

Martin Schulz « Merci beaucoup. Merci beaucoup pour l’accueil chaleureux ; merci beaucoup de me rappeler que je suis déjà un peu âgé. A l’âge de 16 ans, moi j’étais dans un échange scolaire entre une école à Bordeaux, et ma ville en Allemagne (où j’ai été plus tard maire), et c’est vrai qu’à l’âge de 16 ans, la seule chose que je faisais à l’époque c’était jouer au foot. Même à Bordeaux, j’avoue que je n’étais pas le meilleur à l’école, mais j’étais un bon joueur au foot. J’en suis fier jusqu’à aujourd’hui. Et rêver de devenir le capitaine du Mannschaft, ça c’est vrai ! C’est un rêve. Merci beaucoup de m’avoir invité. Votre école, le lycée international des Pontonniers, joue un rôle chaque jour dans ma vie. Chaque jour, parce qu’il y a autour de moi, très proche, trois anciens élèves de cette école : Madame Goeger qui est là, au dernier rang, la femme qui est responsable de mon calendrier, et pour (comment on appelle ça en français ?) mon conseiller personnel, qui s’occupe de moi personnellement, ce qui est une tâche terrible ! A côté d’elle, c’est Monsieur Dirrig c’est mon conseiller qui s’occupe des affaires de sécurité, de liberté publique, droit individuel, il s’occupe par exemple, pour moi, de tous ces évènements à Lampedusa, et tous les naufragés de la méditerranée, thèmes qui nous préoccupent beaucoup pendant cette semaine parlementaire. Monsieur Stutzmann est mon conseiller diplomatique, qui était aussi élève ici au lycée, il y a déjà très longtemps. Mais on m’a appris que le lycée a été fondé en 1903, ça veut dire que vous êtes dans votre 110e année d’existence. Monsieur Stutzmann était dans la génération fondatrice, non ? [rires]

On m’a dit d’être assez bref, pour répondre à vos questions après. Donc je suis très très intéressé par vos questions. J’espère que je pourrais répondre à toutes les questions, on verra. C’est toujours, pour un politicien, très dangereux d’être confronté à des questions qu’il ne connait pas ; là il faut montrer si on est capable de répondre à des questions non préparées. Ça c’est ce dont j’ai besoin. La démocratie fonctionne comme ça : ceux qui sont élus ne savent pas en avance ce que les électeurs veulent savoir. Il faut que ceux qui sont élus soient capables de répondre aux questions spontanées. Pourquoi c’est si important ? Parce que la vie est dynamique ! On ne peut pas préparer ! Donc, pour être capable de maitriser les défis de tous les jours, il faut qu’on apprenne, à l’école, mais aussi dans la vie du matin jusqu’au soir quels sont les besoins réels de nos concitoyens et concitoyennes. Donc des rencontres comme la nôtre, ici, est pour moi d’une importance exceptionnelle. Je suis très reconnaissant que les jeunes européens et européennes organisent en série des évènements à l’école : l’ « eurodéputé à l’école », c’est le titre officiel, et ici c’est « le président des eurodéputés à l’école ». Donc pour moi, un honneur et un évènement d’un grand intérêt. Alors posez vos questions, n’hésitez pas de me demander ce que vous voulez.

Je vous raconte très brièvement la première rencontre que j’ai eue avec des élèves dans une fonction publique. C’était comme maire ; j’étais le plus jeune maire d’Allemagne à l’époque (élu maire à l’âge de 30 ans), dans une ville de 40 000 habitants juste à côté d’Aix la Chapelle en Allemagne. Il y avait une classe primaire qui a visité la mairie. Ils avaient aussi préparé sur comment fonctionne la mairie, ce que fait le maire, ce qu’est un conseil municipal… moi j’étais informé en avance qu’ils voulaient me poser des questions sur le fonctionnement de la mairie. Première question, du petit Fritz, un petit garçon, comme ça, qui s’appelait Fritz : « Quelle voiture avez-vous ? » « Une Volvo ! » ils étaient tous déçus. Deuxième question : « Avez-vous des enfants ? » « Oui, j’ai deux enfants : garçon, fille, bon. » Troisième question : « Vous gagnez trop d’argent ! » [Rires] « Pourquoi ? » « C’est mon papa qui l’a dit ! » Vous voyez, ce sont des questions auxquelles il est difficile de répondre ! Mais si vous voulez savoir quelle voiture je conduis et combien je touche, n’hésitez pas, c’est dans la démocratie aussi, la transparence.

L’Europe est dans une situation très difficile. Le grand succès de l’Europe de l’après-guerre que des Etats, des Nations, au-delà des frontières puissent coopérer à la place de travailler les uns contre les autres. La première et la deuxième moitié du XXe siècle doivent être comparées. La première moitié ; c’est la grande guerre de 14-18 avec 7 millions de morts ; c’est la deuxième guerre mondiale avec 55 millions de victimes (6 millions de Juifs européens assassinés dans les chambres à gaz) ; c’est le racisme, la xénophobie, le terrorisme ; c’était la destruction totale ; et c’est l’intolérance systématique, en venant surtout de mon pays, de l’Allemagne. La première moitié du XXe siècle, c’était la haine ; c’était la France contre l’Allemagne, pour prendre nos deux pays. La deuxième moitié c’est le contraire ! Ce sont les Nations et les Etats qui au-delà des frontières économiques, linguistiques, ont été capable de dire -et c’est très étonnant- : « On travaille ensemble ». Après la première guerre mondiale, la « Grande Guerre » comme vous dites ici en France, il y a eu le traité de Versailles ; un message surtout des Français aux Allemands : « Vous êtes responsables, et vous payez.» C’était, d’un point de vue humain, très compréhensible ; historiquement, à mes yeux, plutôt risqué et dangereux ! Il a déstabilisé le continent ; surtout l’Allemagne, économiquement. En Allemagne, on avait à l’époque le sentiment d’être gouverné par une force anonyme qui n’était pas un gouvernement allemand ; d’où venait cette force ? Paris, Londres ? On ne sait pas, mais c’étaient eux qui décidaient pour nous. Un sentiment qui a rendu à mes yeux un créneau pour Hitler de convaincre les Allemands qu’ils étaient des victimes, qui ont le droit de se défendre. Cela a mené à un racisme sans précédent, à une haine sans précédente dans mon pays avec cette force destructive qui a poussé l’Europe dans un désastre. En 45, c’est même difficile de comprendre qu’après ces deux désastres (14-18 et 39-45) ; à la fin de la deuxième guerre mondiale il n’y a pas eu un deuxième Versailles. Il n’y avait pas ce message aux Allemands, qui était pourtant à mes yeux très probable, très compréhensible : « Vous êtes coupables ! Vous avez assassinés, vous avez détruits nos pays ! Vous êtes des criminels ! On ne travaille plus jamais avec vous !» Non, on a observé le contraire ; il y avait beaucoup de gens, en Belgique, en France, en Italie, au Luxembourg, dans les Pays Bas, dans les pays fondateurs de l’Union européenne, qui disaient : « Si notre continent veut un jour avoir une démocratie et une paix durable, il faut qu’on permette aux allemands de créer leur propre démocratie. » Ça c’est le message, surtout pour nous les Allemands, de nos voisins qui étaient prêts à dire « On leur permet, au-delà de toutes les atrocités de rentrer dans la famille des nations démocratiques. » C’est un cadeau historique, surtout pour l’Allemagne. Il y a une seule ville qui représente ça, c’est Strasbourg, avec son passé franco-allemand. Elle était et reste le symbole de cette réconciliation qui a créé une Union européenne, qui a créé pendant les 50, 60 ans qui ont suivi une richesse sans précédent dans le monde, une stabilité sociale sans précédent dans notre histoire européenne et sans structures comparables ailleurs, dans un autre continent.

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Photo : Hugo Bluet.

Au contraire, dans les autres continents (et c’est un privilège de mon poste de voyager en dehors de l’Europe), je rencontre des gens partout en Afrique, en Amérique latine, et même aux Etats-Unis qui sont jaloux, qui nous admirent pour le projet européen. Ils disent « Vous les Européens, vous avez finalement créé une structure qui rend la guerre impossible, qui est basée sur les valeurs, sur le respect de ces valeurs démocratiques. Vous êtes parvenus à vivre dans une structure de communauté des Etats souverains, qui a créé une union politique où les grands ne donnent pas de leçons aux petits, où les riches  ne sont pas supérieurs aux pauvres. C’est vraiment admirable ! » Dès que je rentre en Europe, je constate que les Européens et les Européennes, eux, considèrent que l’Europe ne sert à rien, que ça n’engendre que des problèmes. Il y a ici en France un parti qui propage ça, et qui a quand même 20% des électeurs. Que l’Europe est la source de toutes les inconvenances de notre temps (chômage, dette souveraine, je ne sais quoi). Et l’Europe est responsable pour tous ces problèmes. Je suis prêt à discuter de ça, parce que je crois que l’Union européenne est dans un état lamentable. Il ne faut pas se tromper ; c’est un projet historique et chaque projet est perdu au moment où le peuple retire son soutien. Et nous sommes en train de perdre la confiance de nos citoyens et citoyennes. Et Je n’appartiens pas à ceux qui propagent que tout va bien en Europe ! Le contraire est le cas ; il y a beaucoup de chose qui ne vont pas du tout. Mais si la France va mal, est-ce qu’on remplace la France par un autre pays, ou est-ce qu’on change la France ? Est-ce qu’on ne change pas le gouvernement ? Dans la démocratie, on change la majorité du gouvernement. Si l’Europe va mal, est-ce que nous remplaçons notre continent par un autre continent ; est-ce que nous remplaçons l’Union européenne par une autre structure ? A ceux qui le veulent, et il y en a, il faut demander : « Dites, vous ! Qu’est-ce que vous voulez ? Que l’on remplace l’Europe par le nationalisme ? Par la France d’abord, et les autres ne nous intéressent pas ?  Par l’Allemagne d’abord et les Français on s’en fout ? Par l’Italie d’abord, et les Espagnols peu importe ? » C’est une alternative, on peut le faire, on a le choix. C’est-à-dire ; oui, l’alternative à l’Union européenne existe ! La phrase d’Angela Merkel, « l’Europe est sans alternative », est fausse ! Il y a une alternative à l’Europe, il faut la discuter ! L’alternative à l’Europe est la renationalisation.

Dans un monde globalisé, dans lequel nous vivons, j’ai des doutes que l’on puisse renationaliser. Je vous donne un exemple : nous sommes en train de négocier avec les Etats-Unis un échange de libre commerce, qui a joué un rôle très important dans les débats franco-français, ici, sur l’audiovisuel et la protection de la culture française par rapport aux entreprises médiatiques des Etats-Unis. Pourquoi on a protégé la France ? Parce que tous les autres pays en Europe, dans le cadre de l’union européenne, ont dit : « On n’ouvre pas les négociations avec vous, tant que vous ne respectez pas cet intérêt particulier ». Je présume, si la France seule, devait négocier avec les américains, elle n’était pas suffisamment forte. Le marché français est important, mais pour les américains, finalement… Les 60 millions habitants de la France, comparés avec les 507 millions d’européens ensembles. Même les 80 millions d’allemands ne sont pas suffisamment forts pour entrer en compétition avec la Chine (1,3 milliards d’habitants), ou l’Inde (1,1 milliards d’habitants). Ces deux pays voisins sont un tiers de la population mondiale. On peut décider de dire « Ah, le Luxembourg, seul, va entrer en compétition avec eux ! », pas de soucis ! Le premier ministre luxembourgeois, Juncker, raconte toujours cette histoire : une fois par an, il rencontre le secrétaire général du parti communiste chinois, Hu Jintao, (qui a changé il y a quelques mois, Xi Jinping maintenant) ; il le prend dans ses bras, et lui dit : « Regarde, à nous deux, avec nos 1,3 milliards d’habitants, nous sommes une force mondiale ! » Il a raison, hein ! Le Luxembourg et la Chine ensemble, c’est quelque chose ! Mais quand il est de retour de Pékin, la Chine a toujours 1,3 milliards d’habitants, et le Luxembourg 500 000. On peut comparer le monde globalisé avec lequel nous vivons avec cette propagande de renationalisation. Moi je suis profondément convaincu que toutes nos valeurs ; la démocratie, le respect individuel, la dignité, tous les droits que nous avons acquis, et que nous prenons comme garanties éternellement (ce qui est une erreur, par ailleurs !) ; toutes ces valeurs sur lesquelles sont basées toutes les constitutions des Etats membres de l’Union européenne et l’Union européenne elle-même ; toutes ces valeurs dans le XXIe siècle dans lequel vous vivez sont garanties en Europe.

Je ne sais pas combien de tee-shirts ou de chemises sont portées ici, au lycée, qui ont été produites par des hommes et des femmes, ou disons par des femmes avec des enfants, à 14 heures de travail pour 50 centimes… et quand l’entreprise brule, il n’y a pas de sorties de secours, il n’y a pas de pompiers qui viennent. Il n’y a pas de syndicats qui les protègent. Logiquement, il y a la production ailleurs plus efficace et plus bon marché que chez nous ! Mais pourquoi ? Parce que nos valeurs européennes ne comptent pour rien là-bas ! Et les gens qui nous racontent qu’il faut importer leur système pour rester compétitif, à la place de dire qu’une Europe forte, ensemble, avec ses 550 millions d’habitants citoyens et citoyennes du plus riche continent du monde, avec le marché le plus intéressant du monde, sont réunis et assez forts pour dire que ceux qui veulent exporter leurs produits sur notre marché sont obligés de respecter nos valeurs. Ce n’est pas de l’impérialisme européen, mais c’est la liberté et la justice sociale pour les gens ailleurs.

Moi je trouve que l’Europe, dans le XXIe siècle, n’a plus la justification seule du passé. On ne peut plus justifier le passé de l’Europe que par les grands succès du XXe siècle, qui sont des succès historiques et incomparables. Mais votre vie est dans le XXIe siècle. Moi, comme vous l’avez rappelé, je suis plutôt quelqu’un du XXe siècle ! Mais le XXIe siècle est votre siècle ! Et votre siècle dépend de la capacité des européens à être assez forts, réunis, pour défendre les droits de l’Homme. Le débat est : quels sont les défis du XXIe siècle ? Vous, ici, dans cette école ; il faut que vous discutiez, compariez ces messages qui sont proposés, selon lesquels l’Europe est la source de tous les problèmes. C’est la proposition que je vous fais : d’analyser soigneusement si ces messages sont vrais. Ou si l’Europe est le cadre pour nous protéger dans le XXIe siècle, mais que le cadre n’est pas dans un état assez approprié pour les besoins du XXIe siècle. Alors si l’Europe va mal, est-ce qu’on remplace l’Europe par le nationalisme, ou est-ce qu’on est prêt à dire que l’idée de l’Europe, que les Nations et les Etats, travaillent au-delà des frontières parce qu’ils savent qu’ensemble ils sont plus forts que seuls. Cette idée est incontestée ! Mais le cadre de l’idée n’est pas dans un bon état. Alors n’abandonnons pas l’idée, mais réformons le cadre. C’est ma proposition. Je suis prêt à discuter avec vous et à répondre à vos questions, maintenant. »

Estelle Delaine

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