Conseil de l'Europe

Le discours pour la paix de Tawakkol Karman, prix Nobel de la paix

© Estelle Delaine

© Estelle Delaine

Il y a un peu plus d’un an, nous avions assisté à l’ouverture de la première édition du Forum Mondial pour la démocratie. Jean Louis Laurens, co-organisateur du projet, nous l’avait introduit à l’antenne le 4 octobre 2012 en ces mots « on part un peu à l’aventure ! On lance un bateau et on ne sait pas dans quel port il va aboutir ! ». A bon port, pourrait-on dire à ce jour : le bilan du Forum est de plus de « 80 heures de débats, plusieurs dizaines de rencontres, plus de 200 experts venus des 5 continents pour échanger avec 1500 participants représentant 120 pays » (selon le site du Conseil de l’Europe).

L’année dernière, la cérémonie d’ouverture officielle du Forum Mondial pour la démocratie s’est déroulée en présence d’invités prestigieux : Thorbjørn Jagland, Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Roland Ries, Sénateur-Maire de Strasbourg, Bernard Cazeneuvre, alors Ministre délégué aux affaires européennes de la France, Ban Ki-moon, Secrétaire Général des Nations Unies, et Tawakkol Karman, Prix Nobel de la paix 2011 (l’une des douze femme à avoir reçu ce prix en 110 ans d’Histoire !).

C’est à cette dernière, activiste yéménite pour les droits des femmes et fondatrice d’un groupe dont elle incarne les valeurs de « femmes journalistes sans chaînes », que j’aimerais aujourd’hui rendre hommage, en retranscrivant son discours en français (il n’est disponible qu’en arabe sur le site du Conseil de l’Europe). L’allocution de Tawakkol Karman du 5 octobre 2012 rappelle que la démocratie n’est pas qu’un concept, mais qu’elle se vit au quotidien, et que la privation de la liberté est le plus grand manquement aux droits de l’homme. « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs » dit l’article 35 de la déclaration des droits de l’Homme de 1789 ; Tawakkol Karman rajoute que la difficile mise en pratique de ces beaux textes ne doivent pas nous en faire oublier l’essence.

« Salām ʻaláykum, bonjour à tous.

Mesdames et messieurs, une fois de plus, je vous dis bonjour, et vous lance l’appel de la paix.

Mesdames et messieurs, c’est pour moi un heureux paradoxe que notre rencontre se déroule précisément le jour du premier anniversaire du prix Nobel de la paix que j’ai reçu en 2011. Au Yémen, beaucoup ont été heureux de voir ce prix m’être décerné ; je crois que les jeunes du printemps arabe aussi en ont été heureux ; les femmes arabes ; beaucoup de femmes parmi le monde, en ont été heureuses ; mais aussi tous ceux qui ont lutté et qui luttent pour la démocratie et pour un changement pacifique. Tous ceux-là, je pense qu’ils ont été heureux, parce que ce prix a été décerné le 7 octobre, non seulement à moi, à Tawakkol Abdel Saman Karman, mais aussi à tous ces hommes et à toutes ces femmes qui luttent pour des causes humaines et des causes justes.

Chères frères, chères sœurs, aujourd’hui, les droits démocratiques et civiques de tous les citoyens ne peuvent plus être ignorés. On sait qu’aujourd’hui tout le monde reconnait la justesse de ses droits et leur sacralité. Ce ne sont pas les textes qui manquent, ce ne sont pas les principes, parce que ces principes sont ancrés aujourd’hui dans de nombreuses déclarations, de nombreux traités, de nombreuses conventions le internationales. Ce qui nous manque, c’est l’engagement, c’est le respect véritable de ces principes, de ces textes au plan national dans de nombreux pays à travers le monde ; ce qui nous manque c’est un cadre institutionnel, c’est un mécanisme régional, international, pour faire de ces principes une réalité vécue par tous les peuples de tous les pays.

Mesdames, Messieurs, vous savez que la déclaration universelle des droits de l’homme, malgré toute son importance, et malgré tout ce qu’elle nous inspire, demeure un simple pacte d’honneur non contraignant pour de nombreux gouvernement et de nombreux régimes. Au nom de la souveraineté, de la non-ingérence dans les affaires intérieures, on voit que les Nations Unies sont ralenties, sont bloquées, sont paralysées, pieds et poings liés face au despotisme et aux violations des droits individuels et collectifs dans des régimes despotiques qui oppriment toute sorte de liberté. Ces régimes pillent les richesses des pays et des peuples et font un usage inacceptable de leur pouvoir. Tout est mis au service du régime ou d’une personne ou des familles qui représentent ces régimes. Le grand défi auquel l’humanité fait face aujourd’hui c’est de faire de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et de toutes les conventions, de tous les pactes internationaux relatifs aux droits civils et politiques, aux droits économiques et sociaux, d’en faire des textes véritablement contraignants pour tous les pays. Lorsque ces droits sont violés, lorsque ces textes sont violés, la communauté internationale doit être dans la capacité de réagir, représentée par les Nations Unies, par le secrétaire général des Nations Unies, qui est présent ici. Nous devons être capables de donner à cette institution qu’est l’ONU la capacité de pouvoir intervenir partout où des personnes sont victimes d’injustice. C’est là le défi principal auquel le monde fait face aujourd’hui. Les libertés doivent être rétablies. [applaudissements].

C’est, comme je le disais, le défi principal auquel le monde doit faire face. Ces gouvernements qui oppriment leurs peuples, qui confisquent les droits, qui confisquent les libertés : ces gouvernements doivent se retrouver face à face, devant des cadres, des institutions internationales, en partenariat ou au sein des NU, pour dissuader ces gouvernements d’aller plus loin et d’opprimer les libertés. Tous les textes, tous les accords, les traités et les conventions relatifs à la lutte contre la pauvreté, au respect de l’environnement, aux droits économiques et sociaux ; tous ces textes doivent être protégés. Nous devons garantir leur application, nous devons éviter cet épouvantail qui est brandi en permanence : celui de la non-ingérence.

Chers frères, chères sœurs, aujourd’hui, nous recherchons une démocratie pleine, une démocratie complète, totale, dont tous les peuples du monde doivent bénéficier sur leur territoire, sur le territoire de cette terre qui nous est commune, au sein de ce petit village que nous partageons tous. Nous ne devons pas oublier cette mondialisation et l’impact aussi bien positif que négatif qu’elle a pu avoir pour des peuples qui sont à la recherche d’une citoyenneté égale, d’une justice d’une vie digne. La question qui se pose ici est la suivante : c’est la question la plus importante que nous posons aujourd’hui : est-ce que nous allons être capables de transformer cette mondialisation dans un sens positif, qui soit au service de tous les peuples du monde. Est-ce que nous serons capables de prendre les mesures nécessaires, de mettre en place les politiques nécessaires, les instances internationales nécessaires pour garantir cette justice et pour que ce rêve devienne réalité. Quand est-ce que nous pourrons enfin gagner cette bataille ?

La mondialisation positive rencontre de nombreux obstacles. Nous devons comprendre différemment la souveraineté nationale ; nous sommes dans un cadre différent aujourd’hui. Nous devons faire table rase du passé. Nous devons comprendre que l’avenir est différent. Cette mondialisation ne sera complète, juste, et équitable que lorsque les populations du monde, et même les plus faibles, ressentiront enfin qu’ils reçoivent les fruits de cette mondialisation de manière égale, que les opportunités sont égales parmi tous les peuples et toutes les nations du monde. Les peuples du monde aujourd’hui, et notamment ceux des pays en développement et des pays les moins avancés ; ces peuples, alors qu’ils luttent pour la liberté et pour la démocratie et la justice ; ces peuples ont vraiment le sentiment que malgré toutes les opportunités de la mondialisation, cette mondialisation est profondément inéquitable. Les seuls aspects que nous voyons de la mondialisation c’est : la pollution, c’est la fin de nos écosystèmes, c’est la destruction de nos terres, c’est la désertification, c’est de plus en plus de catastrophes naturelles, de plus en plus de tremblements de terre, d’incendies forestiers. Et malheureusement, ce sont les pays en développement qui souffrent de tous ces phénomènes bien plus que les autres.

Il y a également toutes les catastrophes économiques et financières qui ont d’autres impacts sur ces populations. Chers amis, aujourd’hui nous faisons face à ces défis bien plus encore qu’en 1992 lors du Sommet de la Terre à Rio ! A l’époque, on avait ressenti un véritable consensus, on pensait voir un véritable engagement de la part de tous les pays pour le développement politique, social et économique, et aussi le développement durable, qui inclus la question de l’environnement pour le respect de la Terre. Aujourd’hui, de nombreux groupes, de nombreux peuples à travers le monde vivent une faim grandissante. L’analphabétisme, la destruction des écosystèmes qui sont à l’origine du développement et de la croissance dans ces pays ; tout cela en plus du despotisme, de la corruption et de la répression.

Ici, j’aimerais vous inviter à travers cette plateforme, à travers ce Forum, au sein du Conseil de l’Europe et en partenariat avec les Nations Unies : nous avons besoin de véritables recommandations qui nous permettent d’aboutir à des solutions nous permettant de faire face à tous ces obstacles que je viens de mentionner.

Mesdames et messieurs, il n’existe pas un seul modèle de démocratie. Toutefois, il existe des normes, des principes de bonne gouvernance. Ces principes sont reconnus partout, c’est sur ces principes que nous devons nous baser pour garantir la bonne gouvernance. C’est un véritable accomplissement, ces normes, pour notre humanité commune. Nous en servir pour avoir des objectifs clairs, des programmes clairs, avec des objectifs mesurables, dans le cadre de plans aussi bien régionaux, nationaux qu’internationaux, pour aider ces pays en développement et les pays les moins avancés. Qu’est-ce que nous demandons ? Un pôle européen plus actif, un travail constant des Nations Unies pour lutter contre la discrimination sous toutes ses formes, pour respecter le droit des immigrés, pour mettre fin aux actes haineux, aux actes racistes. C’est un phénomène auquel nous faisons face dans de nombreuses sociétés. C’est la cohésion que nous recherchons. C’est la tolérance entre nos peuples. Voilà ce que nous demandons. Et ici même, je demande au Conseil de l’Europe de nous aider à parvenir à des fonds européens pour financer des projets extrêmement importants dans nos pays et dans le monde aujourd’hui. Je pense à la communication, aux technologies de l’information, à la cohésion sociale, aux droits des minorités. Je pense à la lutte contre le crime organisé ; tout cela doit être coordonné avec vous au conseil de l’Europe et avec les Nations Unies. Il faut aussi penser à un suivi de tous les projets qui existent déjà dans ces domaines. J’espère que cette rencontre nous permettra d’arriver à des mécanismes pratiques et pragmatiques pour renforcer véritablement la liberté d’expression, la liberté d’opinion. Nous devons renforcer l’égalité entre les sexes, nous devons renforcer l’émancipation des femmes et leur participation active dans la vie politique et publique. J’espère que cette conférence nous permettra de garantir une législation contraignante qui garantisse effectivement la participation de la femme dans tous les gouvernements qui sont en train de naitre aujourd’hui. J’espère que nous pourrons parvenir à un quota d’au moins 30% de participation féminine au gouvernement et dans ses instances.

Mesdames et messieurs, le monde aujourd’hui est témoin d’un printemps arabe continu, qui ne s’arrête pas. On a vu des hommes, des femmes, des jeunes sortir dans les rues pour exprimer leur soif de liberté, leur soif de dignité. Nous l’avons dit, nous en avons vraiment marre de la corruption, du despotisme : nous sommes sortis dans les rues pour demander la chute de ces régimes, la chute du despotisme, la fin de la répression. Ils sont sortis avec des fleurs dans les mains, avec leurs poitrines nues face aux balles. Ceux-là luttent encore. Ils ont réussi à faire tomber ces régimes, et ils continuent à lutter pour construire des Etats civils, des Etats démocratiques, des Etats de droits, des Etats de libertés, des Etats de citoyenneté égale et équitable. Le printemps arabe ressemble énormément aux printemps des pays d’Europe de l’est après la chute du mur de Berlin. C’est une lutte pour la liberté, c’est une lutte courageuse. C’est une recherche des droits politiques, économiques et sociaux. Tout cela nécessite aussi de la part des Européens et des Nations Unies une réaction ferme pour nous aider à arriver à un développement durable, un développement équitable, un développement équilibré sur le plan politique économique et social. Je vous le répète, ce printemps de libertés, ce printemps de bravoure, de courage, ce printemps qui recherche la Justice, les droits démocratiques et politiques, économiques et sociaux. La transition démocratique, la réforme politique profonde dont nos pays sont témoins aujourd’hui, tout cela nécessite une croissance véritable et durable. Nous avons besoin d’une transition, d’une réforme sociale et économique aussi, pour que la réforme politique ne soit pas ralentie, ne soit pas bloquée. En effet, il n’existera pas de développement économique sans le développement politique et vice versa. Tout cela est complémentaire sur les plans politiques, économiques, et sociaux. La démocratie est au cœur de tout cela, la réforme politique est au cœur de tout cela.

Ici, j’aimerais également vous inviter lors de cette rencontre, à adopter une véritable initiative qui permette à tous ces pays qui sont en transition politique et sociale ; à soutenir tous ces hommes et toutes ces femmes de manière pacifique, les soutenir pour leur lutte pacifique, rapatrier tous les fonds qui ont été pillés par les régimes, ramener cet argent dans les caisses de nos pays pour que nous puissions vraiment en bénéficier, nous aider également à faire en sorte que ces régimes ne restent pas impunis. Tous les responsables civils et militaires qui ont été responsables de véritables boucheries, de véritables massacres contre des hommes et des femmes qui manifestaient pacifiquement. C’est ainsi que nous pourrons soutenir le développement durable dans toutes ses dimensions, comme je l’ai dit : politique, économique et social.

Chères sœurs, chers frères, depuis cette ville de la paix, cette ville des droits ; Strasbourg, symbole de liberté, symbole des droits de l’homme, je vous le dit : aujourd’hui alors que nous tenons cette rencontre sur la démocratie, des centaines sont en train de mourir, des milliers sont en train de mourir en Syrie pour la liberté et pour la dignité. Chers amis, sur de nombreuses places publiques à Damas, Alep, Deraa, et d’autres villes encore, la Syrie est détruite. La Syrie est détruite chaque jour, elle s’effondre jour après jour alors que des hommes et des femmes luttent pour la dignité. Ce sont de véritables massacres commis par le régime de Bachar Al Assad. C’est un régime corrompu, c’est un régime injuste.

Ici, depuis cette tribune, ici à Strasbourg, je voudrais vous exprimer notre désespoir face à cette paralysie internationale alors que le peuple syrien est en train de souffrir. Ce peuple courageux est en train de souffrir. Nous devons exprimer notre soutien éthique et moral en premier lieu à ce peuple syrien. Lorsque je demande devant toutes les instances internationales des zones tampons, des corridors humanitaires pour protéger le peuple syrien de ce régime assassin de Bachar Al Assad, lorsque je fais cela, est-ce que je m’éloigne de tous les concepts des droits de l’homme ? De tous ces droits que nous devons protéger ? Lorsque je demande cela à monsieur Ban Ki Moon, lorsque je demande cela à Monsieur Jagland, à tous les représentants de l’Europe, lorsque je demande que l’on créé ces couloirs humanitaires, est-ce que cela est en contradiction avec les droits ? Je veux que l’on crée des routes qui soient sûres pour faire parvenir l’aide à ces personnes, pour sauver ces hommes et ces femmes attaqués quotidiennement. En effet, tous les jours ce sont des massacres qui sont commis, ce sont des centaines et des milliers qui meurent. Je ne pense pas, en demandant cela, être en contradiction avec l’engagement humain pour la paix. Pour que la protection de ces victimes soit au cœur de la paix, au cœur de ce message pour la paix. Tout ce que nous demandons est la Justice, c’est pour la paix que je réclame cela. C’est pour la stabilité que nous demandons cela. Parce que la stabilité, la Justice et la paix sont complémentaires.

Vous, les Nations, vous devez prouver ces bonnes intentions que nous exprimons quotidiennement. Vous devez aider les Syriens face à ces souffrances quotidiennes. La blessure syrienne est encore profonde, notre conscience n’en souffre que d’autant plus. C’est trop douloureux. Cette humanité commune souffre aujourd’hui. Nous devons prouver ces bonnes intentions par des actes véritables ; pas qu’il s’agit simplement de clémence et de miséricorde.

Je vous remercie, que la paix de Dieu soit avec vous.»

[applaudissements]

Estelle Delaine

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