Géopolitique, Territoires, Sécurité et Défense

Accroître la crédibilité de l’UE : quelques leçons à tirer de la crise en Ukraine

Catherine Ashton sur la place Maïdan, à Kiev, le 24 février 2014. © European External Action Service/Flickr

Catherine Ashton sur la place Maïdan, à Kiev, le 24 février 2014. © European External Action Service/Flickr

Quoi que l’on pense de la légitimité du nouveau gouvernement à Kiev et de l’intervention subséquente des forces armées russes en Crimée, il est difficile de ne pas observer, une fois de plus, le manque de poids et de crédibilité de l’Union européenne dans une crise si proche de ses propres frontières. Ces quelques réflexions sur ce que l’UE devrait faire pour améliorer la crédibilité de son action extérieure ne sont pas particulièrement nouvelles… et c’est sans doute cela le pire : les Etats membres ne se donnent pas les moyens de poursuivre une politique étrangère commune forte et crédible, et semblent toujours redécouvrir cela trop tard, après qu’une crise ait surgi…

I/ Améliorations urgentes nécessaires à court terme

  • Rapidité (au moins symbolique)

La machine diplomatique européenne est notoirement lente à démarrer… mais le Service Européen d’Action Extérieure (SEAE) et Catherine Ashton ne sont pas nécessairement coupables à ce sujet, puisque ce sont les Etats membres qui dictent principalement la politique étrangère européenne.

Ainsi, alors que la situation en Crimée connaissait des développements importants au cours du week-end passé, incitant l’OTAN, le Conseil de sécurité de l’ONU et l’OSCE à organiser des réunions d’urgence, les ministres européens des Affaires Etrangères ne se sont réunis que lundi, et un sommet extraordinaire du Conseil européen (dont les participants sont les chefs d’Etat ou de gouvernement) n’a eu lieu que jeudi) ! Les dirigeants européens ont vraiment besoin d’intégrer la nécessité de se coordonner immédiatement avec leurs pairs. Sinon, l’UE est paralysée. Et il est très clair que seules les Etats membres, même l’Allemagne, ont moins de poids qu’une Europe unie.

  • Coordination, coordination et encore plus de coordination

Comment pouvez-vous espérer avoir un discours crédible condamnant l’attitude russe en Crimée lorsqu’un document de haut niveau fuite au Royaume-Uni et invite les ministres britanniques à éviter de parler de sanctions économiques ciblées contre la Russie ? Le discours européen n’est déjà pas très audible ; si des Etats membres agissent dans un sens opposé, la politique extérieure de l’UE (et celle de ses Etats membres individuels) risque tout simplement de devenir sans importance sur la scène mondiale.

En outre, s’il est louable que certains des plus grands Etats membres tels que l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni ou la Pologne prennent des initiatives diplomatiques pour maintenir la paix et établir les conditions d’un dialogue entre les autorités ukrainiennes et russes, cela serait beaucoup plus efficace si ces discussions étaient soutenues par des prises de position et déclarations officielles européennes.

La coordination importe également beaucoup en termes de communication, d’autant plus que l’UE semble souvent privilégier le discours sur les sanctions concrètes. Un communiqué commun des ministres des Affaires Etrangères des 28 Etats membres (ou, du moins, la majorité d’entre eux) aurait beaucoup plus de poids qu’un concours de rhétorique entre gouvernements occidentaux rivalisant pour utiliser les mots les plus durs pour condamner l’attitude de M. Poutine.

II/ Améliorations obligatoires à moyen terme

  • Définir des intérêts communs de politique étrangère

Une politique étrangère vise à défendre les intérêts d’un pays dans ses relations avec d’autres pays. Alors, bien évidemment, s’il n’y a pas de définition commune des intérêts, il ne peut y avoir d’action extérieure européenne efficace. Définir des intérêts communs ne signifie pas pleinement harmoniser les 28 politiques étrangères, mais plutôt identifier les bénéfices d’agir unis sur la scène mondiale sur un certain nombre de questions. En effet, les Etats membres ne peuvent pas ignorer que, dans notre ère de la mondialisation, leur taille les rend lentement insignifiants par rapport à d’autres géants, qu’ils soient existants ou émergents. Afin de préserver la subsidiarité et une certaine souveraineté nationale, les Etats membres seraient en mesure de poursuivre leurs propres objectifs dans un cadre convenu au sein du Conseil (ou du Conseil européen). Cela aiderait à éviter les situations dans lesquelles les Etats membres se contredisent en raison (souvent) d’intérêts à court terme… sans oublier que, très souvent, l’action et le discours ne sont pas cohérents. En outre, un cadre commun pour la politique étrangère permettrait au SEAE et à la Haute Représentante de réagir immédiatement, sans avoir à attendre le résultat de longues réunions qui aboutissent souvent à des communiqués décevants.

  • Définir une politique énergétique européenne et établir un marché unique de l’énergie

Déjà au cours de crises ukrainiennes antérieures, la nécessité de définir une politique commune de l’énergie a été soulevée, en particulier pour réduire la dépendance envers le gaz russe. Mais quand l’on regarde la situation actuelle, il faut reconnaître que beaucoup reste à faire : la France parie sur l’énergie nucléaire alors que l’Allemagne veut dénucléariser et soutient fortement les énergies renouvelables ; les Etats membres d’Europe centrale sont beaucoup plus dépendants du gaz russe que les Etats membres occidentaux. Ce ne serait pas un problème s’il y avait un véritable marché unique de l’énergie… mais celui-ci n’existe pas. Les raccordements transfrontaliers des réseaux nécessitent encore d’importants investissements en infrastructures. Un mix énergétique pan-européen, permettant à chaque Etat membre de s’appuyer sur ses points forts et ses choix politiques (sans restreindre la concurrence transfrontalière) serait positif s’il était possible de transférer, par exemple, l’énergie solaire produite au Portugal à la Lettonie. Cela permettrait une baisse des prix de l’énergie et, pour l’UE dans son ensemble, d’être moins dépendante des importations d’énergie étrangère (gaz, pétrole…).

Malheureusement, tant que la situation actuelle se maintient, il sera difficile d’adopter une position commune vis-à-vis de la Russie, même si l’arrivée du printemps devrait réduire le besoin de gaz pour le chauffage. En outre, l’UE a annoncé que ses réserves de gaz sont suffisantes pour surmonter certaines courtes perturbations dans la livraison du gaz.

En somme, les dirigeants européens savent sûrement ce qui doit être fait pour restaurer la crédibilité de la politique étrangère européenne (tant au niveau de l’UE qu’au niveau national). La question qui demeure est : quand la crise sera terminée, vont-ils une fois de plus oublier les développements nécessaires à moyen terme ou vont-ils enfin s’attaquer à ces problèmes pour construire une Europe plus forte et plus unie ?

Pierre-Antoine KLETHI

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