Géopolitique, Territoires, Sécurité et Défense

De l’importance de l’industrie de l’armement : réaction à la déclaration de Jean Claude Juncker

JUNCKER
Par Léonard Tapié et Nicolas Giacometti

Dans un entretien à paraître dans le prochain numéro de la revue Politique Internationale, Jean-Claude Juncker, fraichement élu président de la Commission européenne, admet qu’il « n’aime pas trop l’industrie de l’armement », regrettant par la même occasion « qu’il faille compter sur la recherche  militaire pour faire progresser les autres secteurs ».  Cette déclaration est loin d’être anodine, en particulier venant du président de la Commission Européenne. Sans pour autant constituer un déni complet de l’importance de la base industrielle et technologique de défense européenne, ces propos font néanmoins écho à un certain air du temps qui voudrait que les entreprises militaro-industrielles et les investissements dans le domaine de la défense en Europe soient  « passés de mode », des reliquats de la Guerre  Froide… Si, en effet, les pays de l’Union Européenne connaissent une période de paix relativement inégalée dans l’histoire de notre continent, l’industrie de défense européenne n’en est pas pour autant anachronique. Il convient donc, sans  nécessairement entrer dans les détails, d’en rappeler l’importance stratégique tant dans une optique  militaire que dans les domaines politique et économique.

Une déclaration qui intervient à un moment déjà difficile

La déclaration du nouveau Président de la Commission intervient dans un contexte déjà compliqué pour l’industrie de l’armement en Europe qui pâtit directement des coupes budgétaires imposées aux budgets de défense nationaux. En France notamment, la loi de programmation militaire 2014-2019 déjà très dure ne sera très probablement pas respectée puisque de nouvelles économies représentant de 3 à 6 milliards d’euros devraient être exigées par Bercy entre 2015 et 2017. De telles variations du budget dans une situation déjà proche du point de rupture ne peuvent être qu’annonciatrices d’étalements de programmes, de réductions des commandes et d’affaiblissement de l’investissement de long terme, ce qui aura irrémédiablement un impact négatif sur la santé de nos entreprises du secteur de la défense. Le cas français n’est pas isolé en Europe puisque la majeure partie des Etats européens, à l’exception de certains Etats alarmés par le comportement de la Russie, continuent à réduire des budgets de la défense déjà fort limités et fragilisés. Pourtant, le développement et le maintien d’une base industrielle et technologique de défense solide reste un atout majeur pour tout acteur souhaitant avoir une influence sur son environnement international.

Un secteur industriel important en Europe

 L’industrie de défense européenne ne saurait être ignorée de part son importance pour l’économie européenne. En 2012 les industries du domaine aérospatial et de défense européennes réalisaient un chiffre d’affaire de 186,8 milliards d’euros (en progression de 9%) et employaient plus de 750 000 personnes. Loin d’être uniquement  « marchande de mort », les entreprises aérospatiale réalisent  43% de leur chiffre d’affaire dans le domaine civil. Par ailleurs la base industrielle et technologique de défense européenne regroupe un vivier important d’employés qualifiés difficilement délocalisables, 45% d’entre eux étant titulaires d’un diplôme de bac+4 /+5 et près de 70% ayant un niveau bac+3.

L’élément militaire et l’autonomie stratégique

Nombreux sont ceux qui souhaitent voir l’Europe jouer un plus grand rôle dans le monde et s’affirmer comme une puissance indépendante capable d’agir seule pour défendre ses valeurs et ses intérêts (il s’agit d’ailleurs du point 9 du programme de Jean Claude Juncker). La possession d’une industrie de défense forte participe directement à cet objectif en donnant à l’Europe et aux Etats qui la composent les moyens militaires d’agir sur leur environnement. De nombreux évènements récents tels que les opérations françaises au Mali ou encore la crise ukrainienne ont rappelé à ceux qui tendaient à l’oublier que la force armée reste bien un outil essentiel au service de la politique extérieure des Etats. Bien sûr, certains argueront qu’il est tout à fait possible d’acheter ces matériels à d’autres acteurs tels que les Etats-Unis, mais force est de constater qu’une telle option est peu compatible avec le concept d’autonomie stratégique. En effet, comment ne pas s’inquiéter, par exemple, de la capacité d’un autre acteur à nous imposer certains choix programmatiques, à limiter notre approvisionnement en armement ou encore à clouer au sol nos avions de combat dans un scénario où nos actions lui déplairaient ? De toute évidence, une grande puissance ne peut se permettre de voir sa liberté d’action limitée à un tel point par un acteur dont les intérêts pourraient à un moment donné diverger fortement des siens.

Les utilisations civiles des technologies militaires

Comme le reconnaissait Jean Claude Juncker dans l’interview donnée à Politique Internationale, les retombées civiles de la recherche militaire sont l’un des atouts de l’industrie de défense. Sans trop s’étendre sur un sujet qui semble faire consensus, on citera par exemple l’internet, invention initialement militaire aux retombées civiles que chacun peut constater jour après jour. Il s’agit là d’un constat d’autant plus important que la recherche militaire concerne essentiellement les technologies de pointe qui sont généralement source d’exportations et de croissance, deux éléments que l’Europe, engagée dans la grande compétition d’un système mondialisé, recherche avidement. Alors que nous subissons toujours davantage la concurrence industrielle d’autres acteurs, l’industrie de pointe (ex: aérospatiale) reste une niche de compétence dans laquelle l’Europe peut pousser son avantage. A ce titre, il est intéressant de noter par exemple que la France, aujourd’hui fortement désindustrialisée dans de nombreux secteurs, reste compétitive dans les secteurs industriels civils liés initialement à la dissuasion nucléaire (aéronautique, espace, nucléaire). Ici encore, le développement et le maintien d’une base industrielle et technologique de défense forte s’est révélé être un atout non-négligeable.

Forger une solidarité européenne

L’industrie de défense européenne apparait aujourd’hui comme un vecteur de coopération et d’identité. Alors qu’il est souvent fait allusion à la nécessité de favoriser l’émergence d’une identité et d’une solidarité européennes, les possibilités offertes dans le domaine de l’armement sont un luxe dont on ne saurait se priver. Ainsi, l’émergence d’EADS en 2000, issue de l’association de DaimlerChrysler, Aerospace AG, Aerospatiale-Matra et Construcciones Aeronauticas SA, a constitué une réponse directe à la fusion de Boeing et McDonnell Douglas en 1997 et a été chaudement encouragée par la France, le Royaume Uni et l’Allemagne. Cet esprit de collaboration se retrouve aujourd’hui encore dans de nombreux projets européens prospères que ce soit Ariannespace ou encore MDBA au sein desquels coopèrent des dizaines d’Etats européens, faisant ainsi progresser l’européanisation de ce secteur.  Malgré certains projets concurrents entre européens (ex: les chasseurs de génération 4,5: Rafale, Eurofighter, Gripen), des outils  comme l’Agence Européenne de Défense existent déjà pour accroitre la coopération entre européens pour peu qu’ils soient utilisés et que l’on ne dédaigne pas l’industrie de l’armement sur des bases peu solides.

Face à des déclarations trop souvent teintées d’un certain moralisme pacifiste, cette rapide démonstration a donc rappelé  l’importance que revêt le secteur de l’armement pour l’Europe et les Etats qui la composent. Alors que l’Europe a longtemps vécu dans une bulle de sécurité favorisant le développement d’une vision idéaliste mais tronquée du système international, l’évolution du monde devrait au contraire encourager notre vieux continent à ne pas baisser la garde.

Léonard Tapié est étudiant en cinquième année de Sciences Po Strasbourg (filière relations internationales et processus d’intégration). Nicolas Giacometti est diplômé en strategic studies de l’université d’Aberystwyth et est titulaire du Master « Sécurité extérieure de l’UE » de Sciences Po Strasbourg.  Ils s’expriment ici à titre personnel.

 

Pour suivre les auteurs sur twitter:

@NicoGiacometti

@leonard_TP

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